Dans les trois revues que vous avez fondées, Nouvelle ÉcoleÉléments et Krisis, vous arrive-t-il de publier des papiers sur lesquels vous êtes en franc désaccord?

Bien entendu, et tout particulièrement dans Krisis, qui se définit depuis sa création comme une «revue d’idées et de débats». J’y publie très souvent, non seulement des textes sur lesquels je suis en complet désaccord, mais aussi des tribunes libres dont les auteurs soutiennent des points de vue parfaitement opposés. Il n’y a que comme cela que l’on peut se forger librement une opinion. Dans son essai sur L’argent (1913), Péguy disait très justement qu’«une revue n’est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés». «La justice, ajoutait-il, consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans le cinquième. Autrement, je veux dire quand on s’applique à ne mécontenter personne, on tombe dans le système de ces énormes revues qui perdent des millions, ou en gagnent, pour ne rien dire, ou plutôt à ne rien dire.» Ce n’était pas mal vu.


Quelles sont les limites de la liberté d’expression et, d’ailleurs, est-il opportun de vouloir lui fixer des limites?

Par inclination personnelle, j’aimerais qu’il n’y en ait pas, mais je crains que ce ne soit pas possible. Il en va de la liberté d’expression comme de la liberté tout court: elle ne vaut que par ce qui la délimite. La liberté absolue, la liberté hors-sol, est vide de sens. Il y a d’abord les limites imposées par la loi. Je ne suis pas spécialement légaliste, mais il me paraît évident que Boulevard Voltaire n’a pas vocation à la clandestinité! Il y a ensuite les limites qui tiennent au passage de la libre opinion à l’imputation calomnieuse et à la diffamation. Il y a enfin les limites que chacun devrait s’imposer: pas d’injures, pas de procès d’intention, pas d’attaques ad hominem, pas de dérision systématique, pas de grossièretés ni de ricanements. Mais là, j’en demande sans doute trop…


Aujourd’hui, on a l’impression que le débat intellectuel n’existe plus ou qu’alors, il est devenu consanguin et sans surprises… 
On exagère?

On n’exagère pas du tout. L’immense majorité des débats se déroule aujourd’hui entre des individus qui affirment partager les mêmes «valeurs». Comme ils tendent à criminaliser les valeurs qu’ils récusent, le débat disparaît de lui-même. En général, ils ne se disputent que sur les meilleurs moyens de parvenir aux mêmes buts. Cela dit, un débat intellectuel n’exige pas seulement que des points de vue opposés soient en présence. Il faut encore que certaines règles soient observées. Que l’on ait assimilé les principes de la disputatio. Que l’on ait compris que l’art de persuader ne relève pas de la sophistique, mais de la rhétorique de l’argumentation (de l’ethos, et non pas du pathos). Que l’on ait appris à décomposer un discours en thématiques, et les thématiques en propositions. Et surtout que l’on ait admis une fois pour toutes qu’un débat n’est pas un match de boxe, à l’image de ces «débats télévisés» où l’important est de savoir qui a écrasé l’autre, qui a fait la meilleure impression et le mieux imposé son «image». Le vrai but d’un débat, c’est de clarifier les concepts et de faire progresser le savoir. Cela demande certes de l’érudition, mais aussi un peu d’humilité. Être convaincu d’avoir raison ne doit jamais empêcher de penser que les raisons de l’autre peuvent aussi contenir une part de vérité. Ce n’est pas affaire de tolérance, mais de discernement.





Krisis revue pluraliste de débats et d'idées, Alain de Benoist


"Pour moi, qui ai passé la plus grande partie de mon existence à lire des revues et des livres avec lesquels je n’étais «pas d’accord», et qui m’en félicite, ce que j’apprécie dans cet espace de liberté qu’est Boulevard Voltaire, c’est précisément de ne pas avoir à tout y approuver, à commencer avec l’islamophobie rabique (bien distincte de la nécessaire critique de l’islamisme radical ou des délires salafistes) qui règne dans tant d’articles, et surtout de commentaires. Je déplore aussi l’attention portée à la moindre anecdote de la politique française, que je trouve si ennuyeuse (la seule politique qui compte, c’est la politique internationale). Mais quelle importance? Même dans les âneries, on trouve à s’informer! Boulevard Voltaire, en tout cas, cesserait de me compter parmi ses lecteurs si l’on n’y entendait plus qu’une seule voix." Alain de Benoist.


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      Le débat au sein de la revue Krisis


Krisis revue pluraliste de débats et d'idées, Alain de BenoistA l'été 1988, Alain de Benoist crée la revue Krisis : «On était en train de changer d'époque. C'était la fin de la modernité, la fin de l'après-guerre. Krisis est une des premières revues postmodernes. Le premier numéro est d'ailleurs sorti un an avant la chute du mur de Berlin».

Son idée était de créer «une revue de droite et de gauche, d'ailleurs et de nulle part», souhaitant rester fidèle à son principe de "métapolitique", c’est-à-dire à son sens, «la politique vue de loin, le fait de ramener les choses au niveau des principes". "Je voulais favoriser le débat entre les personnes qui n'ont pas l'occasion de débattre entre eux. Par exemple, pour le numéro sur la sexualité, il y avait un face-à-face entre l'éditeur de Sade et Christine Boutin.»

Le texte de présentation du premier numéro de la revue Krisis se concluait par ces phrases : «Krisis sera un lieu de débat et de questionnement. On y lira des points de vue différents et souvent opposés. La revue fera largement appel à des personnalités de tous horizons, mais toutes convaincues de la nécessité d'un travail de la pensée. Il s'agit de constituer un lieu où la libre confrontation remplace le choc des intérêts et la guerre des partis pris. Il s'agit de sortir de l'univers de la mode et de la logique de l'exclusion. De subvertir l'axiomatique du rendement par le recours aux idées. De restituer aux événements et aux choses leur dimension de profondeur. De rechercher un dépassement du nihilisme non pas tant au travers de l'Ueberwindung ou de l'Aufhebung hégélienne, mais du côté plutôt de la Verwindung heideggerienne, du surmontement, du s'en remettre. C'est dire que Krisis ne s'intéressera à l'actualité que pour autant que celle-ci s'excédera d'elle-même. Et que sur le plan politique, elle sera de gauche, de droite, du fond des choses et du milieu du monde. Krisis, cela signifie en grec déchirement, jugement, choix, décision.»

http://www.gqmagazine.fr/pop-culture/medias/articles/qui-sont-les-hommes-et-les-femmes-les-plus-influents/41278





De nombreux auteurs ont écrit dans les colonnes de Krisis, parmi lesquels Michel Maffesoli, Maurice Godelier, Jacques Julliard, Boris Cyrulnik, André Comte-Sponville, Régis Debray, Tariq Ramadan, Raphaël Liogier,Nancy Huston, François Flahault, Jean-Luc Mélenchon, Émile Poulat, Alain Bauer, Costanzo Preve, Aldo Naouri, Guy Hermet, Rémi Brague, Olivier Dard, Françoise Bonardel, etc. (> Liste des auteurs publiés)

Ayant pour objectif le débat intellectuel à propos d'enjeux concernant la France ou, plus largement, l'Europe, la revue accueille des contributeurs venus d'horizons différents, tant sur un plan disciplinaire que géographique ou idéologique. Krisis se distingue par une approche pluraliste et son ouverture aux points de vue adverses. La revue n'hésite d'ailleurs pas à publier des auteurs de gauche autant que de droite, voire connus pour leur position critique vis-à-vis des idées qu'elle défend.