Krisis 42 : Socialisme ?


Krisis Diffusion


Savons-nous encore vraiment ce qu’était le socialisme? Rien n’est moins sûr, à l’heure où l’imaginaire marchand colonise l’ensemble de la planète. La critique du capitalisme est passée aux oubliettes depuis le tournant social-démocrate de la présidence Mitterrand, en 1983, si bien que la gauche se résume désormais à l’aile réformiste du parti libéral. L’image qu’elle nous donne au XXe siècle ne ressemble en rien à ce qu’elle était cent ans plus tôt. Mais le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. Car la trahison de la gauche n’est pas seulement affaire de degrés en plus ou en moins dans la radicalité des réformes, comme tendent par exemple à le penser les derniers représentants du communisme français. La gauche s’est aussi éloignée du socialisme par les orientations générales de son discours. La question n’est pas à ce titre de savoir si elle est suffisamment à gauche, mais si elle est suffisamment socialiste! Sa rupture idéologique avec les pionniers du mouvement concerne la nature même de ses revendications.

Au sommaire de ce numéro: 
Christopher Lasch / Pourquoi la gauche n’a pas d’avenir.
Entretien avec Costanzo Preve / Un socialisme pour le xxie siècle?
Charles Robin / La sagesse anarchiste.
Entretien avec Denis Collin / Marx, le communisme et la République.
David L’Épée / Le socialisme face à l’idée nationale.
Luc Pauwels / Henri de Man, un socialiste atypique.
Thibault Isabel / L’idée fédérale chez Pierre-Joseph Proudhon.
Raymond Robert Tremblay / Critique de la théorie marxiste de l’État.
Entretien avec Alain de Benoist / Georges Sorel.
Document : Werner Sombart / Pour quelle raison le socialisme n’est-il jamais parvenu à s’implanter en Amérique? (1906)
Yohann Sparfell / Autonomie socialiste contre autarcie libérale.
Le texte : Karl Marx / L’aliénation par le travail (1844).






Et pour compléter la réflexion

Proudhon, un portrait politique
Emission du Cercle Henri Lagrange avec Thibault Isabel



Proudhon, un portrait politique, Cercle Henri Lagrange




Les Idées à l'Endroit n°9: Proudhon - TV Libertés

Emission du 2 juin 2016 avec Michel Onfray, Alain de Benoist et Thibault Isabel



TV Libertés : Les Idées à l'Endroit n°9: Proudhon - 2 juin 2016 Michel Onfray, Alain de Benoist et Thibault Isabel





L’avènement du genre et le déclin du sexe




Krisis revue pluraliste de débats et d'idées




Krisis est devenue depuis la rentrée une revue trimestrielle régulière, et adopte pour l’occasion une toute nouvelle couverture en couleurs. Son numéro 41 s’intitule «Sexe(s)/Genre(s) ?» et rassemble beaucoup de contributeurs prestigieux.Thibault Isabel, rédacteur en chef de la revue, vient nous présenter le thème du dossier. 
> Un entretien publié sur L'Echelle de Jacob.




Sébastien Vecchio : Pourquoi avoir choisi de consacrer le dernier numéro de Krisis à l’idéologie du genre?

Thibault Isabel : La principale raison, c’est que la différence des sexes constitue aujourd’hui une réalité sulfureuse, contre laquelle lutte notre intelligentsia avec un acharnement farouche. Il est désormais malvenu d’opérer une distinction claire entre les hommes et les femmes, à moins de passer pour un irréductible réactionnaire! Nos élites ne comprennent plus du tout qu’on puisse militer pour une meilleure équité entre les sexes sans pour autant vouloir abolir les notions de masculin et de féminin.

Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle était ministre des Droits des femmes, a jeté un pavé dans la mare en lançant son fameux «ABCD de l’égalité». La priorité éducative de l’actuel gouvernement n’est visiblement pas de réhabiliter la culture et l’étude des langues anciennes, mais de « déconstruire les stéréotypes de genre» chez de pauvres enfants de maternelle qui n’ont rien demandé à personne ! Malheureusement, les Français ne comprennent pas toujours à quelle sauce ils risquent d’être mangés à l’avenir, car ils connaissent en réalité très mal les «gender studies» anglo-saxonnes, qui servent de Bible à nos politiciens. Nous avons donc jugé essentiel de réarmer l’intelligence contre cette nouvelle idéologie (mais aussi accessoirement de montrer ce qui peut malgré tout être conservé dans les études de genre, qui n’ont pas en définitive que des défauts).



Krisis revue pluraliste de débats et d'idées


Sébastien Vecchio : Comment l’idéologie du genre influence-t-elle la vie de couple aujourd’hui? 

Thibault Isabel : La situation devient alarmante, à beaucoup de niveaux. Les hommes et les femmes ne savent plus comment vivre ensemble. On leur demande d’être parfaitement similaires: les femmes doivent être des mâles comme les autres, et les hommes ne sont appréciés que lorsqu’ils perdent toute virilité. Mais les codes sociaux qui permettaient de réguler la vie de couple ont disparu et, dans les faits, les conjoints éprouvent de plus en plus de mal à se parler et s’entendre. Plus les gens se ressemblent, moins ils se comprennent! C’est ce que montre très bien le féminisme différentialiste, qu’incarnent notamment Luce Irigaray, Sylviane Agacinski et Camille Froidevaux-Metterie: la revalorisation des femmes dans la société ne transite pas par l’effacement de tous les repères, mais par le respect des différences.

Les cultures traditionnelles, au contraire de la nôtre, reposaient précisément sur l’idée de complémentarité. C’était une marque de sagesse, car les hommes et les femmes ont en effet besoin les uns des autres, tout comme les jeunes et les vieux, les manuels et les intellectuels, etc. Or, aujourd’hui, dans la nouvelle culture individualiste et libérale, chacun veut être complet par soi-même, pour ne pas avoir à se soucier du reste de la collectivité (le couple, la famille, le quartier). L’androgynie devient notre rêve secret d’autosuffisance. Mais c’est une dangereuse illusion! L’individu ne sera jamais assez fort pour pouvoir se passer d’autrui, et ce culte irréaliste de la performance n’engendrera finalement qu’une perpétuelle insatisfaction.


Sébastien Vecchio : Les transformations sociétales que vous évoquez ont-elles un impact également sur la vie sexuelle?

Thibault Isabel : Le sexe s’est rarement porté aussi mal qu’à notre époque. Certes, la pornographie a pignon sur rue, grâce à la mode des sexshops et au développement de l’Internet, si bien qu’à l’âge de douze ans, plus de trois quarts des garçons et la moitié des filles ont déjà visionné un film X! Mais, en réalité, les rapports hommes-femmes sont désastreux, les couples n’ont jamais été aussi fragiles et le sexe n’est plus qu’un long chemin de croix, comme le décrivent très bien les romans de Michel Houellebecq. On pourrait aussi parler de la situation dans les banlieues, où les jeunes filles sont soumises au regard inquisiteur et oppressant des «grands frères», tandis qu’elles sont harcelées à la moindre occasion par les avances vulgaires d’adolescents mal élevés qui les sifflent dans la rue et les suivent des yeux avec une insistance voyeuriste. Ce problème de machisme dépasse d’ailleurs largement les frontières sociales: il se retrouve jusqu’à un certain point dans tous les milieux, y compris chez les populations les plus aisées.

Bien sûr, on ne doit pas sombrer pour autant dans le néo-puritanisme. Au contraire! La situation actuelle signe en fait la mort du sexe épanoui. D’un côté, certains se vautrent dans un sexisme maladif qui les pousse au harcèlement et au machisme ; tandis que, dans le même temps, les théoriciens du genre nous somment d’abandonner toute identité et de rester sexuellement indifférenciés! Aucune de ces attitudes ne favorise l’harmonie des rapports de sexe, ni celle de la sexualité, qui se nourrit plutôt d’équilibre, de différence et de respect. Un juste milieu reste plus que jamais à établir.


Sébastien Vecchio : Pouvez-vous nous présenter rapidement les auteurs du numéro?

Thibault Isabel : Nous avons eu la chance de réunir un formidable panel d’intervenants, issus de tous les champs disciplinaires et de tous les bords du spectre politique, comme par exemple l’anthropologue Maurice Godelier, l’écrivaine féministe Nancy Huston, le professeur de neurosciences Jacques Balthazart, ainsi que des habitués de la revue comme Yves Christen, et bien sûr Alain de Benoist. Au total, nous proposons une quinzaine d’articles, qui permettront réellement de mieux comprendre les enjeux du débat. Je tiens à noter aussi la reprise d’un texte oublié mais fondamental de Mircea Eliade sur le mariage sacré dans les cultures antiques.




 Sexe Genre Krisis 41 Emission avec Thibault Isabel


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Krisis revue pluraliste de débats et d'idées
Très à la mode outre-Atlantique depuis les années 1970, la question du genre s’est réellement invitée dans les débats hexagonaux à partir de 2013, lorsque Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, voulut mettre en place son fameux «ABCD de l’égalité». Il s’agissait pour elle d’expérimenter dans les écoles un programme de lutte contre le sexisme et les stéréotypes de genre. L’idée générale était d’éduquer à l’égalité et au respect entre les filles et les garçons.


Si personne ne songe évidemment à contester l’importance d’une meilleure entente entre les sexes, ou même d’une plus grande équité à l’égard des femmes, les critiques n’en ont pas moins rapidement fusé contre cette mesure ministérielle, y compris à gauche : Sylviane Agacinski et Michel Onfray, parmi beaucoup d’autres, se sont opposés à certains excès des «théories du genre». La plupart des intellectuels qui critiquent ces théories acceptent tout à fait l’idée que nous suivons partiellement des codes de genre (masculins ou féminins), sous la pression du contexte socio-culturel dans lequel nous baignons. Mais cela n’implique pas que nous soyons hommes ou femmes par pur conditionnement social ; et la place de l’inné dans la prise en compte du phénomène humain devrait être au contraire réhabilitée.


Le public français n’a découvert les études de genre qu’assez tard et continue d’en avoir une connaissance approximative. Même le monde universitaire s’est montré plutôt indifférent, en comparaison de la déferlante des «gender studies» anglo-saxonnes. Qu’elle que soit l’opinion portée sur ce champ disciplinaire, une telle méconnaissance reste dommageable, dans la mesure où l’on ne peut cautionner ou réfuter avec intelligence que ce que l’on comprend. Les textes proposés dans ce numéro de Krisis tentent donc d’aborder avec nuance ces différentes problématiques, qui méritent bien sûr d’être traitées d’une manière précise et honnête, loin des emportements partisans de toute sorte.





KRISIS n° 41
Sexe(s) ? / Genre(s) ?


Maurice Godelier / De la différence entre le masculin et le féminin et entre l’homme et la femme.

Nancy Huston / Hommes en désarroi.

Alain de Benoist / Les femmes selon Raymond Abellio.

Entretien avec Jean-Paul Mialet / Le déni des différences sexuelles et ses conséquences sociales.

David L’Epée / La performance de genre : une parodie sans modèle..

Yves Christen / Une guerre des sexes dans le cerveau.

Jacques Balthazart / L’orientation sexuelle est aussi une affaire de biologie.

Thibault Isabel / Le sexe exclut-il le genre ? Réflexion sur l’inné et l’acquis dans l’identité homosexuelle.

Yves Ferroul / Femmes et sexualités dans le bassin méditerranéen.

Entretien avec Agnès Giard / Le sexe au Japon.

Thibault Isabel / Le problème de la séparation des sexes à travers l’histoire. Hommes et femmes doivent-ils être complémentaires ou semblables ?

Michel Lhomme / L’androgyne.

Le texte : Mircea Eliade / Dieu-le-Père, Terre-Mère et hiérogamie cosmique. (1957)

Françoise Bonardel / La crise de l’identité culturelle européenne.

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Les bien-pensants se déchaînent !



Michel Onfray



Il ne fallait rien de plus que l’apparition de Michel Onfray au sommaire d’Eléments pour que l’intelligentsia française se déchaîne et montre à quel point l’intelligence est précisément ce qui lui manque pour être à la hauteur de son rang. Le paradoxe de la situation, c’est qu’une bonne partie de la presse hexagonale tombe ainsi sur un philosophe à l’occasion d’une intervention pourtant très nuancée de celui-ci dans la revue de ce qu’on appelle bien à tort la «Nouvelle Droite». Preuve s’il en est que les symboles et les étiquettes préfabriquées comptent davantage aux yeux des gens de médias que le contenu des discours, qu’ils n’ont souvent pas lus, ou qu’ils interprètent avec des œillères affligeantes, qui confinent franchement à la mauvaise foi.

Onfray se trouve de la sorte accusé d’une somme invraisemblable de crimes idéologiques. Selon Yvan Najiels, de Mediapart, «Ce n'est même pas le peuple "old school" qui motive Onfray, c'est, comme pour Morano, ce qu'il pense être la nature bio-ethnique de la France...» La «nature bio-ethnique de la France»? On croit rêver, alors que précisément Onfray défend explicitement dans Eléments un enracinement local dénué de tout esprit nationaliste, et s’en réfère plutôt aux bienfaits de la solidarité de proximité face à un monde globalisé, anonyme et impersonnel, voué à l’égoïsme consumériste d’une société rongée par le cancer capitaliste !

Les libéraux (y compris les libéraux de gauche, ou d’extrême gauche) sentent les digues de leur suprématie médiatique vaciller de toutes parts et s’en remettent à la bêtise la plus crasse pour tenter de préserver leur rang de plus en plus contesté au sein du paysage culturel contemporain.

C’est dans le même esprit qu’il faut interpréter les diatribes de Kevin Poireault, des Inrocks, qui définit la ligne idéologique d’Eléments en ces termes: «Ce mouvement iconoclaste adossé au Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), avec Alain de Benoist et Michel Thibault en tête, ne se reconnait pas dans l’extrême-droite traditionnelle et prône à la fois le nationalisme, l’anti-américanisme, l’antilibéralisme, le paganisme et l’écologie.» Cette description ne sombrerait pas dans le ridicule le plus complet si monsieur Poireault savait qu’Alain de Benoist a toujours défendu un fédéralisme radical, d’inspiration proudhonienne, au même titre d’ailleurs que Michel Onfray, partisan d’une opposition anarchiste aux diktats de l’Etat. Dans le genre nationaliste, on fait mieux !

Les repères politiques les plus élémentaires font défaut à ces journalistes, qui n’ont d’intellectuels que le nom. Voilà en tout cas qui ne fait que confirmer le diagnostic sévère porté par Michel Onfray sur l’état de la France dans Eléments: notre époque est en effet vouée aux tartuffes qui se disent de gauche, mais ne sont en définitive rien de plus que des soldats dociles au service de l’ultralibéralisme le plus aveugle.


Thibault ISABEL,
Rédacteur en chef de Krisis

Un réac est-il de gauche ?






Ce qu’il y a de plus réjouissant dans la prétendue « droitisation » du monde intellectuel français, c’est qu’en plus de toucher un nombre croissant de philosophes, elle concerne en réalité des auteurs qui n’ont pas tous basculé à droite, et, surtout, qui n’ont pas du tout les mêmes idées ! Quoi de commun entre le bonapartiste Zemmour et l’anarchiste Onfray ? Ou entre des personnalités telles que Finkielkraut, Gauchet, Debray, etc. ? Aucun d’eux n’est d’accord sur rien, ou presque (pas même – et encore moins – sur l’islam, l’immigration, la lutte contre le terrorisme ou le conflit israélo-palestinien).

Le seul point commun idéologique entre ces hommes, c’est qu’ils essaient honnêtement de poser des questions, à une époque où l’on préfère s’en tenir aux réponses toutes faites. Pour se voiler la face, les journalistes du système tentent de faire croire que ces penseurs passent tous à droite. Mais c’est absurde ! 

Onfray, Gauchet et Debray ne sont pas moins de gauche aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier. Leurs propos restent d’ailleurs la plupart du temps posés et nuancés, contrairement à ce que laisseraient supposer les diatribes ineptes de leurs détracteurs. Onfray répète à l’envi que la France mène depuis des années une politique extérieure qu’il juge anti-musulmane. Qui ose encore dire ça dans les médias aujourd’hui ? Pour ainsi dire personne. Un tel point de vue est objectivement « trop à gauche » (si tant est que cette expression ait un sens univoque) pour trouver sa place dans les médias de masse, acquis pour leur part à la pensée unique libérale.

Quand un auteur tient un discours construit qui sort des sentiers battus, même si c’est un discours de gauche, on le traite désormais de réactionnaire. Le « réac », dans le jargon ambiant, n’est rien de plus que la brebis galeuse d’un vaste troupeau de moutons où tout le monde doit bêler à l’unisson.

La vérité, c’est qu’il y a bien une droitisation en France. Et l’un de ses aspects les plus spectaculaires, c’est la droitisation du monde médiatique mainstream, qui bascule de plus en plus du côté d’un libéralisme outrancier. Sur le modèle de Manuel Valls ou de Nicolas Sarkozy, les leaders d’opinion veulent émanciper l’économie et renforcer l’Etat policier (surtout lorsqu’il s’agit de fliquer les mœurs et la pensée). Mais ces gens-là restent fidèles à leur jeunesse dorée de post-soixante-huitards, et ils souffrent viscéralement à l’idée de reconnaître qu’ils ne sont plus de gauche depuis des lustres. Alors, pour se donner bonne conscience, ils disent que ce sont les autres qui basculent à droite ! En fait, comme dans les cours d’école, c’est celui qui le dit qui l’est.

Thibault Isabel, 
Rédacteur en chef de Krisis


Cinéma et identité



Krisis Diffusion



L’identité, ce qui fait qu’À est A et n’est pas non-A, reste un concept anthropologique peu utilisable tant qu’on n’en a pas précisé la qualification. Il existe plusieurs identités principales, s’appliquant soit aux individus, soit aux collectivités,  telles que la personnelle, la génétique, l’ethnique, la nationale, et secondaires, comme l’appartenance à un métier par exemple. On peut se représenter cela comme autant de cercles concentriques s’élargissant à partir du point central qu’est l’individu ; ces multiples identités s’imprègnent les unes les autres et se confondent dans l’identité personnelle complète. Cependant, nettement séparées par leurs attributs, elles  ne concernent pas les mêmes objets : avant d’examiner les rapports qui peuvent s’établir entre cinéma et identité, il importe donc de sélectionner la ou les identités pertinentes eu égard à de tels rapports.

Il va sans dire que l’identité personnelle ne saurait être accueillie ici qu’à la faveur de l’étude d’œuvres particulières: quelle relation entre l’homme Welles et ses films, produits de son idiosyncrasie? Ce point de vue, quoique d’un intérêt primordial, n’est pas notre sujet, car il introduirait des facteurs personnels valables pour n’importe quelle activité créatrice. Or ce qui se propose ici à notre réflexion est «le cinéma» en général, et seulement le cinéma, tel qu’il se pratique sur l’ensemble de la planète, à présent et depuis ses débuts, avec les ressemblances et les dissemblances qui composent son histoire et sa diversité. Vers quel référentiel identitaire se tourner pour rendre compte du cinéma en général, du point de vue du déroulement de son histoire et de la diversité de ses œuvres ?

On le savait même avant Malraux: le cinéma est à la fois un art et une industrie. L’industrie, en l’occurrence production et distribution, est liée de manière simple à l’économie et au savoir scientifique et technique, qui renvoient en gros à l’identité nationale, les économies continentales ou mondiale n’étant ‒ on le voit un peu plus clairement chaque jour de crise ou de non crise ‒ que des ensembles abstraits, fragiles, pour tout dire virtuels, qui reposent concrètement, tout comme le savoir d’ailleurs, sur les capacités propres à chaque nation.

Les arts renvoient à un système plus composite où s’interpénètrent les identités nationale, religieuse, ethnique, et, si l’on quitte le plan général, l’identité personnelle, voire familiale (dynasties artistiques). Le cinéma, art et industrie, considéré globalement, est par conséquent en relation directe avec les identités ethnique, nationale et religieuse, cette dernière composante demeurant relativement secondaire dans la mesure où elle réside au fond des œuvres et n’influe guère sur leur forme : «L’art catholique italien (peinture, sculpture, architecture) n’entretient aucun autre rapport que thématique avec l’art catholique espagnol», écrivais-je dans l’Écran éblouissant. Ce qui prédomine dans les ouvrages en question, c’est le style italien, le style espagnol. Le phénomène est encore plus flagrant au cinéma, art tout récent privé de tradition religieuse. À l’exception de quelques cinéastes tels que DeMille ou Bresson par foi, Rohmer par éducation morale, Rossellini par sensibilité, le christianisme au cinéma aura suscité plus de révolte ou de blasphèmes que de Magnificat. Et dans les films qui s’en réclament ‒ par le scénario et les dialogues ‒, rien en matière de mise en scène et en images qui soit le reflet partagé et spécifique d’une identité religieuse commune.  On voit bien en revanche par quoi DeMille est typiquement américain, Bresson et Rohmer, français jusqu’au bout des ongles.

Quant à l’identité ethnique, si tant est qu’on puisse employer de nos jours cette alliance de mots (il faudrait avoir suivi avec assez d’attention les derniers progrès accomplis dans les démocraties libérales par la libre circulation des idées), on en fera vite le tour, du fait que le cinéma est un art totalement européen et plus largement occidental (Etats-Unis) dont l’invention, les techniques, les formes, la théorisation, la pratique et la critique ont pris naissance et se sont développées pour l’essentiel dans les pays appartenant à la partie du monde ainsi désignée. Éric Rohmer, comme le remarque Antoine de Baecque dans sa récente biographie du cinéaste, n’a pas manqué dans ses écrits théoriques d’insister sur cette unicité originelle – et originale ‒ du cinéma. La conséquence en est que même des cinématographies extra-européennes majeures, comme celle du Japon (les chefs-d’œuvre de Mizoguchi et Ozu au tout premier rang), bien que  son écriture soit nourrie de traditions nipponnes notamment théâtrales, ne peuvent faire qu’elles n’aient comme ultime horizon la mise en scène et les techniques définies et pratiquées en Occident.

On objectera qu’à l’intérieur de ce périmètre occidental délimité ici par le cinéma agissent des identités culturelles plus spécifiques, moins étendues, à quoi se rattachent des cinématographies diversifiées. Ici apparaît à l’évidence l’identité nationale, sur laquelle nous allons revenir ; mais aussi deux autres variantes souvent mises en exergue aujourd’hui en France au détriment de l’identité nationale, pour tenter de les substituer à celle-ci: la régionale et la continentale; en ce qui nous concerne, «européenne». Si l’on peut discuter à l’infini de l’importance des identités picarde, bretonne, provençale dans le domaine des arts traditionnels ou de la langue, l’objection régionaliste en matière de cinéma, d’où le recours à un passé multiséculaire est exclu d’office, apparaîtrait vide de sens. Reste l’autre identité culturelle de substitution, dite européenne [...]


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Extrait de l'article "CINÉMA ET IDENTITÉ" de Michel Mourlet, paru dans Krisis n°40 : Identité ?

Michel Mourlet, écrivain, journaliste, théoricien du cinéma, ancien Directeur de Présence du cinéma 1961-1966), auteur de L’Écran éblouissant. Voyages en cinéphilie 1958-2010 (Presses Universitaires de France, 2011) et Français, mon beau souci (France Univers, 2009).










Et retrouvez aussi sur Krisis Diffusion Une vie en liberté de Michel Mourlet !





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Plaidoyer pour le dialogue : Réponse à Eric Fassin






Après la sortie du numéro de Krisis intitulé «Sexe(s)/Genre(s)s?», Eric Fassin a réagi avec une série de tweets réprobateurs et indignés. Le sociologue français, professeur à Paris 8, spécialiste des questions raciales et sexuelles, a déclaré sur un ton sarcastique: «"Krisis n’est ni de droite, ni de gauche." La preuve? La revue d’Alain de Benoist publie le marxiste Maurice Godelier… Publier Maurice Godelier permet à la revue Krisis d’aller jusqu’à affirmer que "l’intelligence n’a pas de couleur politique".»

Soyons clair, Eric Fassin n’incrimine pas ici le contenu du texte de Godelier. Il reproche simplement à l’auteur (qui compte certainement parmi les plus grands anthropologues mondiaux aujourd’hui) d’apporter une sorte de caution morale à la revue Krisis en apparaissant à son sommaire. Fassin aurait pu préciser que Godelier rejoignait ainsi une liste assez longue d’auteurs prestigieux de tous les bords: Michel Maffesoli, Jacques Julliard, Boris Cyrulnik, André Comte-Sponville, Régis Debray, Raphaël Liogier, Jean-Luc Mélenchon, Alain Bauer, Emile Poulat, etc.

La critique de Fassin n’a en elle-même aucun sens. D’abord, Krisis n’est pas une revue doctrinale, mais une revue de débats. Certes, on ne parle jamais de nulle part; chaque numéro tend dans une direction ou une autre, ne serait-ce que par les choix éditoriaux, de sorte qu’un «fil rouge» se dégage aux yeux du lecteur. Mais la revue ne propose jamais un point de vue monolithique; elle fait plutôt appel à un panel d’auteurs aux approches contradictoires. Il y a quelques années, Krisis avait consacré un numéro à la sexualité, sur un ton libertin dénué de toute pudibonderie: Christine Boutin apportait-elle une caution morale au numéro en acceptant d’y participer? Elle apparaissait de toute évidence comme une contradictrice dans un dossier qui portait un regard fort peu catholique sur la chair et le sexe…

En outre, Krisis n’est pas une revue politique. Si elle n’est «ni de droite ni de gauche», c’est aussi tout simplement qu’elle n’a pas vocation à se positionner sur un axe qui ne la concerne pas. Les numéros portant sur des thèmes strictement politiques sont rares, et maintiennent le principe de la contradiction et du pluralisme des idées. La revue ne se donne pas pour but de défendre une cause ou un parti, mais de réfléchir et de dialoguer. L’immense diversité d’opinions de ses collaborateurs en témoigne. En interne, ses responsables éditoriaux sont eux-mêmes loin d’avoir toujours les mêmes idées. Cela ne les empêche pas de travailler ensemble, puisqu’ils ont le même objectif: penser.

Ce que Fassin trouve au fond inacceptable, c’est que la revue s’inscrive dans un esprit de dialogue. Krisis le revendique et en fait son principe fondateur: la revue croit aux vertus de l’échange. Mieux vaut lire un auteur, le comprendre et s’enrichir de sa pensée (même si on en désapprouve l’orientation) que de le réduire au silence. Nous vivons aujourd’hui dans une société clivée, où les gens n’arrivent même plus à se parler: ils se lancent des anathèmes! L’exclusion est de tous les bords, à gauche comme à droite. Chacun ne pense qu’en fréquentant sa propre chapelle, dans un perpétuel entre-soi. Eric Fassin a-t-il seulement lu le moindre numéro de Krisis? Sait-il de quoi il parle lorsqu’il vilipende la revue? A-t-il peur d’être contaminé par une publication nauséabonde et dangereuse, où il trouverait en effet une incorrigible curiosité intellectuelle, couplée à un insupportable goût pour la contradiction?

Le plus étrange, dans toute cette polémique, demeure que les idées exprimées par Maurice Godelier à travers son article s’inscrivent tout à fait dans l’esprit général du numéro. Lui-même ne partage certainement pas l’opinion de tous les autres auteurs du dossier, qui ont souvent leur propre point de vue; le jugement intérieur de Godelier sur Krisis est peut-être même en outre défavorable ou indifférent. Mais un lecteur honnête ne peut pas refermer le numéro en se disant que ce brillant anthropologue y jouait le rôle d’un simple contradicteur, voire plus injurieusement d’un épouvantail ou d’un faire-valoir, au milieu d’intervenants qui lui auraient été hostiles. C’est même sans doute exactement l’inverse! Les idées remarquables de Maurice Godelier méritent incontestablement d’être lues et méditées.

Il est difficile de comprendre pourquoi une revue promouvrait des idées qu’elle exècre en réalité. Krisis existe depuis près de trente ans. Lorsqu’elle publie un auteur, ce n’est pas pour en tirer une caution morale, ou une respectabilité dont elle se moque, mais parce qu’elle croit à la valeur des idées exprimées (ou tout du moins parfois parce qu’elle trouve nécessaire de s’y confronter en bonne intelligence).

Notre pays traverse une crise sociétale qui reste sans précédent à l’époque moderne; et l’atmosphère ambiante n’a plus été aussi tendue depuis des décennies. Nous devons réapprendre à dialoguer, et aussi à penser. C’est une chose qu’on doit faire à plusieurs. L’heure n’est pas au renforcement de ce qui clive et de ce qui oppose, mais à la recherche d’une nouvelle communauté d’horizon, dans le respect des singularités de chacun. A son modeste niveau, Krisis espère y contribuer.


Thibault Isabel,
Rédacteur en chef de Krisis



 Krisis 41 sexes / Genres en vente sur Krisis Diffusion 

Du rififi chez les partisans du genre



Krisis revue pluraliste de débats et d'idées



Xavier Molénat, essayiste, sociologue, journaliste à AlterEco Plus (et ancien journaliste au magazine Sciences humaines), s’étonne visiblement que la revue Krisis ait publié dans son dernier numéro sur le genre des articles de Maurice Godelier et d’Agnès Giard. Il s’indigne que des intellectuels «classés à gauche» écrivent dans une revue qu’il étiquette quant à lui «à droite».


Voilà qui laisse assurément songeur. Monsieur Molénat n’a de toute évidence pas lu le numéro, qui accorde effectivement une place de premier choix à ces articles, particulièrement mis en valeur. La qualité de ces deux textes ne fait au demeurant aucun doute, ni leur adéquation à l’esprit général du numéro. Le fait que Maurice Godelier soit un des plus grands anthropologues français et qu’il ait développé certains aspects de sa pensée à partir de la philosophie marxiste ne l’a évidemment pas dissuadé d’écrire dans Krisis, qui n’est nullement l’organe de pensée d’une «école dogmatique», et encore moins une «revue de droite». Il en a été de même pour Agnès Giard, journaliste à Causette, Libération et au Nouvel Observateur. Krisis n’est ni une revue de droite, ni une revue de gauche : c’est une revue d’idées et de débats, qui publie des contributions d’auteurs venus de tous les horizons, dans un esprit de dialogue.

Plutôt que de penser, nombre d’hommes de médias préfèrent aujourd’hui lancer des anathèmes, voire des excommunications. Ils fustigent l’obscurantisme (dans lequel ils rangent toutes les opinions qui leur déplaisent), mais sont les premiers à raisonner à partir de préjugés. L’aveuglement devant les évidences leur tient lieu de lumières. Voltaire et Diderot doivent se retourner dans leur tombe.

Les débats sur le genre suscitent il est vrai des réactions épidermiques, dans tous les camps. La spécificité de Krisis est précisément de refuser l’hystérie ambiante, pour apporter de la nuance (ainsi qu’une meilleure compréhension réciproque des forces en présence). Je pense que nous y sommes parvenus. Des auteurs prestigieux aux opinions très différentes ont collaboré à ce dossier. Tous se rejoignent néanmoins il me semble dans leur désir d’éviter les amalgames simplistes et d’adopter une vision englobante du thème abordé.

Les débats sur le genre méritent autre chose que des croisades et des inquisitions. Chacun défend les opinions qu’il croit juste ; mais l’intelligence n’a pas de couleur politique. Et, si les esprits de valeur ne s’accordent pas toujours sur les réponses, ils se rassemblent du moins autour d’une manière subtile de poser les questions. Les sarcasmes de Xavier Molénat sont d’autant plus injustifiés que les articles de Godelier et Giard expriment à mon sens des idées plutôt majoritaires dans le dossier.

Mais le seul fait de réfuter l’esprit de croisade gêne les partisans du politiquement correct de gauche, aussi bien d’ailleurs que les adeptes du prêt-à-penser de droite. Les zélateurs les plus fanatiques des «théories du genre» ont ceci de commun avec les psychorigides de la «manif’ pour tous» : ils vivent dans un monde binaire, peuplé de gentils et de méchants, où tous les problèmes se règlent à coups de slogans.

Il est temps de mettre un terme à cette apocalypse de la pensée. Les meilleurs intellectuels de l’Hexagone comprennent aujourd’hui que les forces de l’intelligence ne sont pas assez nombreuses pour être gaspillées en procès d’intention, luttes intestines et autres enfantillages. Krisis servira toujours de havre et de terre d’accueil à ceux qui veulent continuer de réfléchir sans se laisser intimider par quiconque, comme elle le fait d’ailleurs depuis 30 ans.

Thibault ISABEL
Rédacteur en chef de Krisis



Krisis revue pluraliste de débats et d'idées

Krisis contre les chiens de garde de la pensée unique




Krisis Diffusion



En mars dernier, Manuel Valls s’en était pris publiquement à notre groupe éditorial dans sa polémique contre Michel Onfray. Les chiens de garde de la pensée unique l’avaient vite rejoint dans ses aboiements intempestifs. Nous étions accusés de «brouiller les repères» et d’effacer les anciens clivages. Renaud Dély, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, avait alors traité Krisis de revue «élitiste», qui «complexifie» la pensée. Avoir une pensée «complexe» semble donc être une insulte à ses yeux ; c’est dire dans quel état de déliquescence se trouvent nos médias actuels !

En vérité, nous sommes fiers d’œuvrer depuis près de trente ans à une vaste entreprise de réflexion. Des intellectuels de tous les bords se rejoignent pour dénoncer la mort de l’esprit, la crise de la culture et l’arraisonnement du monde à la logique marchande.

Continuez à nous suivre dans notre combat pour les idées. Une nouvelle dynamique est en marche. Notre revue devient trimestrielle et adopte une nouvelle couverture couleur, avec une équipe plus étendue et des moyens supplémentaires.


Grâce à vous, Krisis restera un précurseur dans l’animation des grands débats intellectuels hexagonaux.





Krisis devient une revue trimestrielle !



Krisis revue pluraliste de débats et d'idées



Le Krisis « Sexe(s)/Genre(s) ? » est enfin disponible. C’est le moment de vous abonner !


Après de longues années de parution irrégulière, Krisis prend maintenant un nouveau départ, symbolisé par l’adoption d’une couverture en couleurs et d’un rythme de parution trimestriel. Autour d’Alain de Benoist, l’équipe de rédaction s’est largement étoffée et a professionnalisé ses infrastructures logistiques.

Le premier numéro de notre nouvelle formule vous proposera notamment des textes de Maurice Godelier (médaillé d’or du CNRS), de Nancy Huston (écrivaine féministe), d’Agnès Giard (journaliste à Causette, au Nouvel Observateur, etc.), de Jacques Balthazart (directeur émérite du GIGA neurosciences de Liège), de Jean-Paul Mialet (psychiatre), sans parler d’Alain de Benoist, d’Yves Christen et de bien d’autres auteurs.




Krisis revue pluraliste de débats et d'idées
Krisis Sexe(s)?/ Genre(s)? est en vente 
sur le tout nouveau site Krisis Diffusion
Frais de port offerts à partir de 40 euros d'achat.

Krisis Sexe(s)?/Genre(s)? est inclus dans l'Abonnement Découverte. 
PRIX: 88 euros TTC, frais de port toutes destinations compris.

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Krisis 41: Sexe(s) ? / Genre(s) ?




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Très à la mode outre-Atlantique depuis les années 1970, la question du genre s’est réellement invitée dans les débats hexagonaux à partir de 2013, lorsque Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, voulut mettre en place son fameux «ABCD de l’égalité». Il s’agissait pour elle d’expérimenter dans les écoles un programme de lutte contre le sexisme et les stéréotypes de genre. L’idée générale était d’éduquer à l’égalité et au respect entre les filles et les garçons.


Si personne ne songe évidemment à contester l’importance d’une meilleure entente entre les sexes, ou même d’une plus grande équité à l’égard des femmes, les critiques n’en ont pas moins rapidement fusé contre cette mesure ministérielle, y compris à gauche : Sylviane Agacinski et Michel Onfray, parmi beaucoup d’autres, se sont opposés à certains excès des «théories du genre». La plupart des intellectuels qui critiquent ces théories acceptent tout à fait l’idée que nous suivons partiellement des codes de genre (masculins ou féminins), sous la pression du contexte socio-culturel dans lequel nous baignons. Mais cela n’implique pas que nous soyons hommes ou femmes par pur conditionnement social ; et la place de l’inné dans la prise en compte du phénomène humain devrait être au contraire réhabilitée.


Le public français n’a découvert les études de genre qu’assez tard et continue d’en avoir une connaissance approximative. Même le monde universitaire s’est montré plutôt indifférent, en comparaison de la déferlante des «gender studies» anglo-saxonnes. Qu’elle que soit l’opinion portée sur ce champ disciplinaire, une telle méconnaissance reste dommageable, dans la mesure où l’on ne peut cautionner ou réfuter avec intelligence que ce que l’on comprend. Les textes proposés dans ce numéro de Krisis tentent donc d’aborder avec nuance ces différentes problématiques, qui méritent bien sûr d’être traitées d’une manière précise et honnête, loin des emportements partisans de toute sorte.



SOMMAIRE:

KRISIS n° 41
Sexe(s) ? / Genre(s) ?



Maurice Godelier / De la différence entre le masculin et le féminin et entre l’homme et la femme.

Nancy Huston / Hommes en désarroi.

Alain de Benoist / Les femmes selon Raymond Abellio.

Entretien avec Jean-Paul Mialet / Le déni des différences sexuelles et ses conséquences sociales.

David L’Epée / La performance de genre : une parodie sans modèle..


Yves Christen / Une guerre des sexes dans le cerveau.

Jacques Balthazart / L’orientation sexuelle est aussi une affaire de biologie.

Thibault Isabel / Le sexe exclut-il le genre ? Réflexion sur l’inné et l’acquis dans l’identité homosexuelle.

Yves Ferroul / Femmes et sexualités dans le bassin méditerranéen.

Entretien avec Agnès Giard / Le sexe au Japon.

Thibault Isabel / Le problème de la séparation des sexes à travers l’histoire. Hommes et femmes doivent-ils être complémentaires ou semblables ?

Michel Lhomme / L’androgyne.

Le texte : Mircea Eliade / Dieu-le-Père, Terre-Mère et hiérogamie cosmique. (1957)

Françoise Bonardel / La crise de l’identité culturelle européenne.




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Numéro en vente 24 euros sur Krisis Diffusion 
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Essence et expression politiques : L'esprit des revues commente Krisis




                Krisis n° 28: Politique ?


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On parle beaucoup de politique en cette période électorale prolongée, mais rares sont ceux qui s'interrogent sur l'essence politique et la manière dont celle-ci s'exprime aujourd'hui. La deuxième revue d'Alain de Benoist, Krisis, contribue magistralement à combler ce vide avec pertinence et originalité. 

Sur les 200 pages noircies par une douzaine d'auteurs, l'ethnologue et philosophe Claude Karnoouh en occupe une quarantaine avec une réflexion très fouillée : «À partir de Heidegger penseur de la politique ou le capitalisme comme  “ Ereignis ” de la politique moderne. Après une réfutation des lectures superficielles et souvent malveillantes (Emmanuel Faye, Philippe Lacoue-Labarthe...) qui prétendent révéler le "nazisme" foncier du philosophe allemand qui fut pourtant l'un de ses plus grands adversaires dans la quiétude de son exil intérieur, Claude Karnoouh en arrive à l'essentiel,  son adhésion à une conception tragique de l’histoire qui dévoile l’essence de la politique moderne comme une violence, celle d’un destin que les hommes ne maîtrisent pas et qui les déracine, les arrache à leur sol natal. Cette violence est celle de l’économie-monde, du capitalisme, ultime déploiement de la technique. C’est à ce point que Heidegger renoue d’une part avec la pensée grecque, et se rapproche de Marx : «C’est précisément l’expérience de l’histoire comme tragédie que Heidegger éprouve avant, pendant et après le rectorat. Mais qu’est-ce que l’expérience existentielle et tragique de l’histoire, de ce qui fait l’histoire, si ce n’est le politique en son essence ? En l’espèce, il s’agit de penser la provenance de la violence d’un socius moderne, ou mieux d’une collectivité devenue incapable d’assumer l’ “en-commun” qui fait d’elle une communauté de destin – c’est-à-dire un espace-temps, le topos du co-partage d’une identité avec la présence de différences, fussent-elles conflictuelles, mais réglées par la reconnaissance d’une commune humanité encadrée par un corps de lois. L’expérience de l’histoire comme tragédie se manifeste dans la crise éthique, voire dans l’abandon de toute éthique à l’égard des choix qu’impliquent les solutions politiques explorées par les peuples et leurs élites. N’est-ce pas cela l’origine très ancienne de la modernité, comme nous l’enseigne déjà la pensée grecque, tant celle d’Aristote que de Thucydide ?» Dans sa Lettre sur l’humanisme adressée à Jean Beauffret en 1946, souligne opportunément Claude Karnoouh, Heidegger adhère au concept marxien d’aliénation en ces termes : «Ainsi ce que Marx, partant de Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel, plonge ses racines dans l’absence de patrie de l’homme moderne. Cette absence de patrie se dénonce, et cela à partir du destin de l’Être […] C’est parce que Marx, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre chronologie ».

De son côté, le spécialiste de la Géopolitique du sens (1998), Zaki Laïdi, dans un entretien avec Krisis, reprend et développe les thèses présentées dans son ouvrage La tyrannie de l’urgence (1999) : «Nul ne peut douter du fait que l’urgence constitue aujourd’hui l’une des principales unités de mesure du temps social. Tous les acteurs sociaux parlent d’urgence, soit pour exprimer une demande, soit pour tenter de conquérir une certaine légitimité. […]L’urgence ne nie pas le temps. Elle le surcharge d’exigences inscrites dans la seule immédiateté […] C’est pourquoi, faute de penser l’avenir, l’urgence contribue à le détruire. Sa prétendue neutralité temporelle – l’urgence ne serait là que pour “déblayer le terrain’’ – est illusoire, car toute préférence implique un choix et toute préférence excessive pour le présent conduit nécessairement à des arbitrages excessifs contre l’avenir. […] Celui qui “se donne le temps’’ ou qui “attend’’ se place en situation d’échec potentiel, comme si attendre voulait désormais dire perdre. […] En effet, toutes les politiques d’urgence tendent à se fonder non pas en raison, mais en émotion». La mondialisation économique est la traduction matérielle et comportementale de ce “sacre du présent’’ car «la dynamique de l’échange prend le pas sur la dynamique de la production». Depuis le milieu des années 1980, les échanges commerciaux entre pays industrialisés croissent deux fois plus vite que leur produit intérieur brut alors que pour la décennie précédente, la croissance des échanges n’était que de 1,5 fois supérieure à celle de la production. Mais le dispositif mondialisateur ne peut soutenir cette cadence qu’en comptant sur l’exploitation de nouveaux esclaves : «Tout se passe donc comme si la mondialisation ne cessait de lier le sort des bourgeois du Nord aux prolétaires du Sud, mais en dissociant leurs destins. Embarqués sur le même bateau, ils voyagent au long cours dans des classes toujours différentes. D’où la redoutable question de l’Europe dans ce dispositif mondial.» Question ouverte à laquelle Zaki Laïdi ne répond pas de façon convaincante. On peut la formuler ainsi : L’Europe aura-t-elle quelque jour la force de s’extraire du temps court de l’urgence où ne germe qu’une pensée calculante et stérile à l’américaine et renouer avec le temps long, terreau de la pensée méditative qui féconda ses origines ?

Philippe Forget et Gilles Polycarpe, auteurs du remarquable L’homme machinal (1990) analysent la nouvelle forme ultra-modernisée de despotisme vers laquelle nous sommes en train de glisser sans heurt : «le totalitarisme post-démocratique». Il est totalitaire parce qu’il exclut toute contradiction, post-démocratique, parce que le peuple, le démos, en est exclu, comme une “réalité’’ dépassée. «Comme l’Europe n’a pas su inventer un figure directrice qui eut rassemblé ses populations en un peuple mû par un sens unitaire et dynamique, l’État mécanique triomphe et enfle avec son quadrillage idéologique, bureaucratique, policier et fiscaliste, des zones administrées.» «Toute la différence entre la dictature moderne et les totalitarismes contemporains tient peut-être dans ce changement de la figure tutélaire d’un père “césarien’’ (dictateur, tyran, despote) en une Big Mother, mère, guide, initiatrice et inspirant l’amour et la terreur. Au fondement du nazisme, en particulier, le fantasme collectif était moins d’être pris passivement , fémininement par un père sadique et violent, que celui d’être accueilli par une mère toute-puissante». La nuance est de Michel Schneider (Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, 2002). Elle sous-tend l’étude très originale, étayée par une documentation aussi foisonnante qu’abondante, de nos sociétés politiques contemporaines et de leurs fondements idéologiques et psychologiques par Thibault Isabel.

La dichotomie classique qui, de Benjamin Constant à Louis Dumont, oppose l’autorité (tyrannique) des anciens à la liberté des modernes oublie une caractéristique majeure des sociétés modernes : le collectivisme. En effet, sous ses habits communiste et nazi, dans ses multiples expressions qui vont du national-bolchevisme à l’internationalisme trotskiste ou maoïste en passant par moult utopies anarchistes et socialistes, le collectivisme traverse et compose l’histoire des deux derniers siècles. Rien, d’ailleurs, ne semble indiquer qu’il est appelé à disparaître après l’effondrement soviétique. Comme le constatait Alexandre Zinoviev (Homo Sovieticus, 1986, Confessions d’un homme en trop, 1991), la demande de sécurité à tout prix qui explique sa popularité face à la compétition sauvage de l’horreur économique libérale reste latente et inspire, entre autres, les dispositifs sociaux des États-providence.Le premier, Tocqueville a souligné la parenté étroite entre l’individualisme égalitaire des modernes et le «pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs, facilité leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritage» (1840).

Thibault Isabel renchérit en se fondant sur une socio-psychologie, voire une psycho-analyse, qui lui semble indispensable pour analyser «l’intrication du politique, du social et du psychologique» de notre ère historique. Ainsi, il perçoit que : «Dans un monde individualiste et libéral, c’est le sens collectif qui fait essentiellement défaut» or, «L’isolement rend nihiliste [Le culte de l’individu souverain est fondamentalement mégalomaniaque.» Mais cette inflation de l’ego retombe inévitablement dans une dépression : «on ne peut livrer un individu à l’atomisation sans déclencher en lui une vive angoisse en retour : celle-ci se manifeste alors par un sentiment paradoxal d’abandon qui véhicule en un sens le retour du besoin refoulé de communautés. […] Le couple devient une“ valeur-refuge’’, largement idéalisée, et censée, de manière fantasmatique, nous préserver de la guerre de tous contre tous qui grève la vie sociale…» Couple, famille-cocon, État-providence ressortissent à la même psycho-logique collective de l’abandon de soi dans les bras protecteurs d’une autorité maternante. Il en va de même pour ces gigantesques fêtes contemporaines que sont les rave parties et autres love parades. Contrairement à Michel Maffesoli (Le temps des tribus, 1988, Le réenchantement du monde, 2007), Thibault Isabel n’y voit aucun renouveau de la vie communautaire. D’accord sur ce point avec Nietzsche et Philippe Muray (Festivus Festivus, 2005), il y voit plutôt la pathologie de la déresponsabilisation, celle de la sortie de l’histoire et de ses tragédies, celle du «dernier homme», petit Narcisse assoupi dans le bonheur de son auto-contemplation.

Conclusion : face à la pseudoalternative entre un libéralisme dépressif et un collectivisme oppressif, qui ne sont que les deux masques d’une même modernité tardive livrée à l’hybris techno-économique, il serait erronné d’attendre un quelconque retour de la communauté démocratique traditionnelle, à l’athénienne ou à l’icelandaise, qui étaient, elles, fondées sur la participation et la responsabilisation des citoyens – et non leur soumission passive. On ne ramènera pas les Grecs, inventeurs de la Cité, ni les Vikings fondateurs de royaumes. Mais nous pouvons nous en inspirer. Nous pouvons, avec les philosophes communautariens de Aristote à Emmanuel Mounier et Charles Taylor, repenser la «personne» comme un être enraciné, impliqué dans une imbrication de communautés au sommet desquelles trône la Cité politique. Repenser le fédéralisme pour rendre compatible les forces ethniques avec l’impératif politique grâce au principe de subsidiarité qui n’accorde à l’échelon supérieur que les droits, devoirs et pouvoirs dont ne peuvent s’acquitter les échelons inférieurs. Assumer l’histoire, enfin, comme  le destin tragique qui nous est échu dans l’enchaînement des générations et nous interroger sur la place que nous voulons, que nous pouvons y tenir en l’habitant par la pensée, selon la formule heideggerienne.

On peut voir ce numéro de Krisis comme une modeste incitation à cheminer dans cette direction.

J.M.
           L'esprit des revues







Au sommaire de ce numéro 28: Politique ?

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Thibault Isabel, Les hommes et la cité : une approche psychologique.
Philippe Forget et Gilles Polycarpe, Le totalitarisme post-démocratique.
Jean-Bernard Paturet, La politique au temps des catastrophes.
Entretien avec Zaki Laïdi, Temporalité, mondialisation et politique.
Charles Taylor, Nationalisme et modernité.
Peggy Avez, Individu, attachement et communauté. Michael Sandel et la critique de la conception rawlsienne du moi.
Entretien avec Olivier Perru, L'idéal associatif et la notion de bien comun.
Carl Schmitt, Machiavel à l'occasion du 22 juin 1927.
Olivier Le Cour Grandmaison, Friedrich Engels et Karl Marx : le colonialisme au service de l'histoire universelle.
Sebastien Budgen, Notes critiques sur l'article d'Olivier Le Cour Grandmaison.
Laird Wilcox, Qu'est-ce que l'extrémisme politique ?
Karlheinz Weißmann, Apologie du mythe politique.
Claude Karnoouh, A partir de Heidegger penseur de la politique ou le capitalisme comme "Ereignis" de la politique moderne.
Le texte : Carl Schmitt, La notion de politique.
[ disponible : 20,00 € ]



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