COMMENT SORTIR DU CHAOS MONETAIRE ? Dialogue entre Philippe Simonnot et Alain de Benoist (1/2).



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A.d.B. : Alors que tout le monde, ou peu s’en faut, voit dans la crise financière actuelle la conséquence des dérégulations mises en œuvre depuis l’époque de Reagan et Thatcher, vous soutenez que cette crise n’est nullement une crise des marchés. Vous faites observer que le système des subprimes résultait d’une décision de l’Etat américain (en l’occurrence permettre à des gens qui n’avaient pas les moyens de les rembourser de contracter des crédits), ce qui est parfaitement exact. Mais les subprimes n’ont pas à eux seuls déclenché la crise. Ce qui a également joué un rôle, c’est la titrisation par les banques du montant de ces prêts « menteurs » (liar) ou « prédateurs » (predatory) : la dispersion de ces produits financiers toxiques a contaminé le système financier américain, puis mondial. Et là, l’Etat n’y était pour rien, tandis que la dérégulation y était pour beaucoup. Les grandes banques d’investissement et les agences de notation ont trompé les investisseurs sur la qualité réelle des produits financiers, manœuvres frauduleuses qui se sont encore poursuivies lors des opérations de renégociation de prêts et des saisies immobilières. En tant que « prêteurs en dernier ressort », les banques centrales introduisent par ailleurs dans l’économie un « moral hazard » aux conséquences ravageuses. En achetant aux banques les actifs toxiques dont ceux-ci ne parviennent pas à se débarrasser, elles mettent en danger la valeur de leur propre monnaie, ce qui oblige des Etats déjà surendettés à venir à leur secours. « La monnaie de banque, dites-vous, est une fausse monnaie validée par la banque centrale et imposée par l’Etat. » Quel jugement portez-vous sur le rôle que jouent actuellement les banques centrales ?



P. S. : Parce qu’elles viennent au secours de banques trop grosses – dit-on – pour faire faillite, les banques centrales sont les pyromanes qui ont déclenché cet incendie, au premier rang desquelles il faut placer le Système de réserve fédérale des Etats-Unis. La Banque centrale européenne n’a fait que suivre, Trichet trichant avec ses propres règles, si vous me permettez ce jeu de mots. Et ce sont ces pyromanes que l’on veut transformer en pompiers. On se moque du monde !
La crise économique actuelle se double d’une crise intellectuelle. Imbibés de keynésianisme, ou incultes, les économistes qui ont pignon sur rue, payés par l’Etat ou les banques, sont incapables de comprendre que la crise actuelle est d’origine monétaire. Ils sont donc impuissants à nous faire sortir de la crise. Quant aux faux-monnayeurs qui nous gouvernent, ils n’ont évidemment pas intérêt à reconnaître les falsifications dont ils profitent.



A.d.B. : Lénine prophétisait que le capitalisme serait détruit par sa monnaie. Vous n’êtes pas loin de partager son avis, puisque vous estimez que l’origine profonde de la crise réside dans la monnaie, la seule manière d’en sortir étant de revenir au système de l’étalon-or. Depuis la décision de Richard Nixon, le 15 août 1971, de supprimer la garantie or du dollar, rompant ainsi le dernier lien existant entre une monnaie et le métal jaune – ce qui a mis fin au système créé à Bretton Woods et nous a fait entrer dans l’ère des changes flottants –, le débat sur l’or, valeur refuge par excellence, resurgit régulièrement. La proposition de Robert Zoellick, à laquelle vous faisiez allusion, n’a été suivie par pratiquement personne. Pourquoi ?



P. S. : L’or est un sujet tabou, et il faut être reconnaissant à Zoellick de l’avoir violé. Nous souffrons du succès indéniable de la formule de ce génie malfaisant qu’a été Keynes. Qui pourrait prendre la défense de cette « relique barbare » ? En réalité, la barbarie en Europe a commencé en 1914 avec l’abandon de l’étalon-or. Du reste, il suffit de chercher à qui sert  l’entretien et le culte de ce tabou pour en comprendre sa force. Le rétablissement de l’étalon-or mettrait fin aux pouvoirs monétaires usurpés par nos princes.



A.d.B. : Le système de l’étalon-or est un système où l’unité monétaire est définie en référence à un poids fixe d’or, et où chaque monnaie nationale est librement garantie en or. La quantité de monnaie émise par la banque centrale est donc strictement limitée par ses réserves d’or. Chaque monnaie nationale étant ancrée à l’or, les taux de change nominaux entre les monnaies sont fixes et non ajustables. Tous les pays et toutes les monnaies sont de ce fait soumis à la même discipline. Les déficits des balances des paiements doivent eux-mêmes être couverts par l’or. Quant aux paiements internationaux, ils se traduisent en fin de compte par des mouvements d’or d’un pays à un autre.
Le grand avantage de ce système est qu’il paraît incompatible avec un déficit budgétaire chronique, comme avec une expansion illimitée du crédit, dans la mesure où il lie les mains des gouvernements avec les « menottes en or » (golden fetters) qu’évoquait en 1992 l’économiste B. Eichengreen. Obligées de couvrir en or à 100 % leur monnaie, les banques centrales ne pourraient pas non plus jouer le rôle qui est le leur aujourd’hui. Historiquement, néanmoins, on constate que l’étalon-or n’a pas empêché les déséquilibres spéculatifs ni la débâcle du crédit qui ont abouti à la Grande Dépression de 1929 – et que les pays qui ont le plus souffert de la crise de 1929 sont aussi ceux qui ont conservé le plus longtemps le système de l’étalon-or. C’est d’ailleurs après la Grande Dépression, en 1931, que la Grande-Bretagne est sortie du système de l’étalon-or. Les Etats-Unis l’ont suivie en 1933. Ce précédent historique peut-il faire douter des vertus du système ?



P. S. : L’étalon-or n’est en aucun cas à l’origine de la crise de 1929. La conférence de Gênes de 1922 avait échoué à le rétablir. Comment pourrait-il être responsable du krach qui s’est produit sept ans plus tard ? En fait, la récession de l’économie américaine avait débuté en juillet 1929. Elle ne pouvait être que profonde étant donné le caractère inflationniste de l’expansion qui l’avait précédée et qui durait sans discontinuité depuis 1921. Inflationniste pour deux raisons. La première, c’est que le tout jeune Système de réserve fédérale – institué en 1913 – manque de doigté et que, dans les années 1920, pour sa première expérience de croissance économique en temps de paix, il n’a pas su contrôler la trop forte augmentation de la masse monétaire. La seconde, c’est que les Etats-Unis sont venus au secours de la Grande-Bretagne en lui accordant des prêts à bas taux d’intérêt, ainsi qu’à d’autres pays européens, ce qui a favorisé les exportations américaines, augmenté la demande de produits « made in USA » et donc accru les tensions inflationnistes aux Etats-Unis. Bref, le krach de 1929 a crevé une bulle qui ne pouvait qu’exploser, et qui n’aurait pas gonflé à ce point si les banques centrales avaient été vraiment « contrôlées » par la nécessité d’assurer la convertibilité-or de leur papier-monnaie.

Les vertus du Gold Standard sont difficilement niables. Dans ce monde d’instabilité chronique qui est le nôtre, l’élément le moins instable est l’or, à cause de l’une de ses nombreuses et remarquables qualités physiques : l’inaltérabilité. Tout le métal jaune qui a été extrait des entrailles de la terre depuis l’origine de l’humanité est toujours là. Aujourd’hui, le stock est évalué à quelque 135.000 tonnes. La majeure partie de cette extraction a eu lieu au cours des 150 dernières années. La production  annuelle est de l’ordre de 2.300 tonnes.

Il n’y a pas et il ne peut y avoir un strict parallèle entre l’augmentation du stock d’or et celle de l’activité économique. Parfois elle est plus rapide, parfois elle l’est moins. D’où de longues périodes d’inflation suivies de longues périodes de déflation, etc. Contrairement à ce que veulent nous faire croire les keynésiens qui nous gouvernent, la déflation n’empêche pas la croissance, comme le prouve l’expérience historique. Du reste, la déflation est la contrepartie d’une hausse relative du prix de l’or, qui pousse à la recherche du métal jaune. Comme son journal de bord le montre, la déflation de la fin du XVe siècle a poussé  Christophe Colomb à  partir à la recherche d’or – et d’argent –, et c’est ainsi qu’il a découvert l’Amérique. D’où la « grande inflation » du XVIe siècle, provoquée par l’afflux des métaux précieux américains – en fait, cette grande inflation (2% par analyse) correspond à l’objectif de « stabilité  monétaire » de la Banque centrale européenne !

En dépit des fluctuations que nous venons de mentionner, le règne de la monnaie-or au XIXe siècle – qui n’était pas sans défauts à cause de l’intervention des banques centrales – a été remarquable de stabilité : les variations de change entre les grandes monnaies (franc, livre sterling et dollar) ont été inférieures à 1%. Depuis l’éviction de l’or du système monétaire international le 15 août 1971, ces variations sont de plus ou moins 20%, et dans de courts délais. De même, le franc Bonaparte (1803-1914) n’a pas perdu un milligramme d’or. Le franc papier (de 1914 à sa conversion en euro) a perdu plus de 99% de sa valeur. Rappelons que le zecchino (la monnaie-or vénitienne) n’a pas perdu un milligramme de 1287 à 1797. La stabilité monétaire n’a nullement empêché ni l’essor de la République de Venise, ni celui de la France du XIXe siècle.



Dialogue entre Alain de Benoist et Philippe Simonnot, extrait d'un article intitulé "COMMENT SORTIR DU CHAOS MONNETAIRE ?"  publié dans Krisis (Chaos ?)

Philippe Simonnot. Né en 1941. Docteur en scienceséconomiques, il dirige l’Observatoire économique du droit (Université deVersailles-Saint-Quentin) et enseigne l’analyse économique du droit dans lesfacultés de droit de Paris X (Nanterre) et de Versailles. Il est également lefondateur et le directeur de l’Observatoire des religions et de l’Observatoireéconomique de la Méditerranée. Il publie épisodiquement des chroniqueséconomiques dans la presse, notamment au Monde et au Figaro. Onlui doit récemment Vingt et un siècles d’économie, en vingt-et-unedates-clés (Les belles lettres, Paris 2002), Economie du droit (1). L’Inventionde l’Etat (Les belles lettres, Paris 2003), L’erreur économique. Commentéconomistes et politiques se trompent et nous trompent (Denoël, Paris 2003),Economie du droit (2). Les personnes et les choses (Les belles lettres,Paris 2004), Les papes, l’Eglise et l’argent. Histoire économique duchristianisme, des origines à nos jours (Bayard, Paris 2005), Le marchéde Dieu. L’économie des religions monothéistes (Denoël, Paris 2008), Enquêtesur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours (Michalon, Paris2010), et Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon, Paris 2010). 


Alain de Benoist. Né en 1943. Essayiste, philosophe,directeur de Krisis. Parmi ses derniers ouvrages parus, on mentionnera :Nous et les autres. Problématique de l’identité (Krisis, Paris 2006), C’est-à-dire.Entretiens – Témoignages – Explications (AAAB, 2 vol., Paris 2006), Jésuset ses frères (AAAB, Paris 2006), Carl Schmitt actuel (Krisis, Paris 2007), Demain, la décroissance. Penser l’écologie jusqu’au bout (Edite,Paris 2007), Dictionnaire des prénoms d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs (Jean Picollec, Paris 2009), Au temps des idéologies « àla mode » (AAAB, Paris 2009), Alain de Benoist - Bibliographie1960-2010 (AAAB, Paris 2010), Cartouches (AAAB, Paris 2010), ainsi que Des animaux et des hommes (Alexipharmaque, Billère 2011).


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