LA CHAPE DE PLOMB MÉDIATIQUE. Dialogue entre Michel Maffesoli et Thibault Isabel dans Krisis n°36





  
Thibault Isabel : Nietzsche désignait l’Etat comme la nouvelle idole, venue se substituer à la religion après l’épisode de la « mort de Dieu ». Mais, au XXe siècle, c’est en tout cas l’idéologie du progrès qui semble être devenue le fer de lance d’une sorte de religion laïque et séculière, tant dans la sphère socialiste que dans la sphère libérale, avec ses utopies profanes (le « grand soir » ou la « fin de l’histoire »), ses menaces d’apocalypse (la « guerre des classes » ou la « violence obscurantiste de l’axe du mal ») et son désir de rédemption (la « révolution » ou l’« émancipation des peuples par les droits de l’homme »). Et si l’utopie communiste a aujourd’hui du plomb dans l’aile, l’utopie du libéralisme mondialisé se porte encore relativement bien. Cette mainmise de l’idéologie du progrès explique certainement qu’un certain nombre de sujets deviennent pour ainsi dire tabous médiatiquement (que ce soit dans les milieux journalistiques ou universitaires, par exemple), sous peine d’encourir les foudres d’une « nouvelle inquisition ». Pensez-vous que cette chape de plomb idéologique soit en train de vaciller, victime peut-être d’une évolution globale des mœurs de la population vers davantage de souplesse et de pluralisme, ou vous paraît-elle toujours aussi solide et inébranlable que par le passé ? Et quel avenir prédisez-vous par conséquent à l’idéologie du progrès ?


Michel Maffesoli : Concernant l’idéologie du progrès, permettez-moi là encore de renvoyer à ce qui fut mon livre fondateur, intitulé La violence totalitaire, dans lequel, avant bien d’autres, je rendais attentif à la saturation du mythe du progrès, à l’idéologie du service public et à la violence de l’Etat. Je rappelle que, dans cet ouvrage, je faisais une critique du monothéisme, que je qualifiais de « fantasme de l’Un ». Qu’est-ce à dire sinon que ce mythe n’était que la concrétisation, au XIXe siècle, de la recherche du paradis lointain, de la perfection à venir ? C’est ce progressisme que l’on retrouve bien entendu dans l’universalisme du XVIIIe siècle, dans l’idéologie des droits de l’homme, dans la recherche de la société parfaite marxienne, qui ont abouti, pour reprendre une expression de Heidegger, à la dévastation du monde, à laquelle on peut ajouter la dévastation des esprits.

Pour reprendre une expression de la sagesse populaire, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce sont ces bonnes intentions que l’on retrouve dans cette « république des bons sentiments » caractérisant l’intelligentsia contemporaine : journalistes, universitaires, politiques. Et cette intelligentsia, de fait, impose le règne d’une nouvelle inquisition, et ce dans son sens strict, puisque c’est pour le bien des âmes que l’on peut suspecter, torturer et faire subir diverses brimades aux hommes concrets. Cela représente la société officielle. Pour ma part, je suis beaucoup plus attentif aux forces vives caractérisant une société officieuse, qui se plie de moins en moins aux oukases d’une telle intelligentsia.

Là encore, souvenons-nous du rôle que joue et que va jouer de plus en plus le développement technologique, l’horizontalité de la Toile. Au mythe du Progrès, qui fut en effet l’idole du monde moderne, est en train de se substituer une sensibilité progressive, ce qui est tout à fait différent. Et cette « sensibilité » est en même temps une pensée progressive, intégrant tout à la fois les valeurs de la tradition (le tribal, la communauté) sans négliger les processus de reliance induits par les technologies de l’interaction. C’est cet ordre symbolique en gestation qu’il me paraît bien plus intéressant d’observer.



Thibault Isabel : Dans le même ordre d’idées, quelle ampleur accordez-vous au décalage entre la mentalité des élites dirigeantes et celle des populations, aujourd’hui ? Vous avez pu écrire récemment, dans Matrimonium, que ce n’est plus désormais le peuple qui est représenté par les institutions, mais l’Etat lui-même. Le supposé « populisme » médiatique actuel, qui met par exemple l’accent sur la personnalité des candidats plutôt que sur leur programme, et qui a peut-être pu provisoirement assurer la popularité de politiciens comme Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou Marine Le Pen, traduit-il un réinvestissement authentiquement populaire de la politique, ou s’agit-il d’une énième tentative des « puissants » visant à canaliser à leur profit l’énergie d’un peuple qui se détourne apparemment en masse de la politique institutionnelle ? La religion politique a-t-elle encore de beaux jours devant elle, ou est-elle en voie de décomposition avancée ?


Michel Maffesoli : Ce n’est pas la première fois dans les histoires humaines qu’existe un important décalage entre l’élite et le peuple. Et l’on a pu observer, en de nombreuses reprises, que cela aboutissait à une secessio plebis.

Ne l’oublions pas, il est nécessaire, à chaque moment, qu’il y ait, en effet, une « élite » sachant dire ce qui est vécu. Mais il est des moments où les mots employés ne sont plus en pertinence avec la vie réelle et deviennent alors des incantations que l’on emploie à tire la Rigaud, parce que justement on n’est plus convaincu par ce qu’ils signifient. Il faut dès lors trouver des termes qui soient en pertinence avec le temps. Or nombre des mots que nous employons (« démocratie », « citoyen », « contrat social », « libertés », etc.) paraissent de plus en plus impertinents. Peut-être en est-il de même du politique, qui ainsi que je l’ai rappelé avec la formule de Marx est la forme profane de la religion. Et afin de rétablir le lien structurel et inhérent à toute vie en société, qui est le lien avec le peuple, je considère qu’il faut revenir à cette idée de base, propre à la puissance sociétale : omnis potestas a populo.
Dès lors, le mot populisme n’a rien d’infamant, dès le moment où il ne fait qu’exprimer la vitalité propre au vivre-ensemble de base, puisque les élites doivent dès lors tout simplement s’ajuster à cette vitalité de base et en être les intellectuels organiques. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, j’ai essayé de montrer dans mon livre,
Sarkologies, que ce président, qui peut sembler inculte, quelque peu bad boy et « enfant éternel », est en phase avec l’esprit du temps postmoderne. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que l’action politique qu’il mène est bien plus émotionnelle que rationnelle, et que cela sera l’une des dominantes de la vie de la cité (polis) postmoderne.



Thibault Isabel : Nous avons aujourd’hui une sorte d’obsession de la sécurité : sécurité au volant, hygiénisme, peur de la délinquance et des serial killers, etc. Pourtant, on assiste à une recrudescence des « rodéos » automobiles urbains, de la consommation de stupéfiants ou encore des actes de vandalisme et des agressions. On veut contrôler le monde, mais, plus on tente d’en canaliser les forces dynamiques, plus celles-ci semblent nous échapper. Faut-il dès lors incriminer l’œuf ou la poule ? Autrement dit, notre obsession sécuritaire découle-t-elle de la détérioration objective de la situation, ou bien la situation se détériore-t-elle en partie parce que nous voulons à toute force tout contrôler, jusqu’à l’excès ?


Michel Maffesoli : Ce qui dans la grande perspective du mythe progressiste a prédominé, à partir du XIXe siècle, relève d’un hygiénisme galopant. Il s’agit là encore et tout simplement de l’expression de la recherche de la perfection, propre à la tradition judéo-chrétienne. L’asepsie, la pasteurisation de nos sociétés, l’idéologie du risque zéro en sont les conséquences naturelles.

Mais comme réponse du berger à la bergère, il est intéressant en effet d’observer de multiples réactions à une telle pasteurisation. Le bare sex, les rodéos automobiles, les jeux de strangulation dans nos écoles, les divers serial killers ne sont que quelques expressions du fait qu’une société équilibrée a besoin d’exprimer sa violence. Voilà d’antique mémoire quel était le sens de la notion de catharsis chez Aristote, et c’est encore un tel sentiment qu’on retrouve dans le mythe de Dionysos, dans les fêtes corrobori analysées par Durkheim ou dans le duel au premier sang propre à la chevalerie du Moyen Age. Dans mes livres, L’ombre de Dionysos (1982) et Essais sur la violence banale et fondatrice (1978), j’ai justement rendu attentif à la nécessité d’homéopathiser la violence, qui est un élément structurel de l’individu et de la société, plutôt que de la dénier. Les sociétés équilibrées sont celles qui ont su ritualiser et dès lors canaliser la part maudite (part obscure, part du Diable) inhérente à l’humaine nature. Il s’agit là d’une sagesse immémoriale reposant tout simplement sur la reconnaissance qu’il y a de l’humus dans l’humain. L’humanisme intégral est l’expression d’une telle sagesse. En bref, il ne s’agit plus de la recherche de la perfection, mais d’une sorte de complétude où tous les aspects de ce que l’on est individuellement et collectivement arrivent a posteriori à s’ajuster en une harmonie tensionnelle.







Michel Maffesoli est né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit une trentaine de livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Vous trouverez une présentation détaillée de ses derniers ouvrages en cliquant sur les liens ci-dessous.





"Les premiers ouvrages de Michel Maffesoli datent de la fin des années 70 : dans un mouvement continu il analyse les changements qui conduisent de la société moderne structurée par la domination, la violence d’Etat, l’asservissement à des fins sans cesse reculées et le primat de la représentation à ce qu’il nommera pour la première fois, la société postmoderne. La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l’imaginaire contemporain, s’inscrivant dans le sillon initié par son maître, Gilbert Durand. Nombre des notions qu’il a ainsi « lancées » pour éclairer les comportements sociaux ont connu un succès correspondant à leur écho dans l’imaginaire collectif : le tribalisme, comme resurgissement des communautés à l’époque postmoderne est sans doute le plus connu, mais on peut citer bien d’autres occurrences : le nomadisme qui caractérise les jeunes générations, le primat du présent, de l’instant, l’importance de l’imaginaire, du rêve, un réenchantement du monde, mais également l’hédonisme (le dionysiaque), les émotions collectives, ce que l’on pourrait appeler une culture du sentiment commun."

Source : Site de l'auteur : www.michelmaffesoli.org.




Numéro 36: Polythéisme ? Monothéisme ?


 

NUMERO EN VENTE SUR KRISIS DIFFUSION


Jean Soler : Pourquoi le monothéisme ?
Thibault Isabel : Dieu, l’Un et le Multiple. Réflexion sur les deux formes fondamentales de religion
Entretien avec François Flahault : La conception de l’homme et de la société chez les chrétiens et chez les païens
Document : Walter F. Otto / La sacralisation de la nature dans le polythéisme hellénique (1929)
Geneviève Béduneau : Païens et chrétiens. La question du désenchantement du monde
Frédéric Dufoing : Christianisme et écologie. Retour sur les critiques écologistes du christianisme et la réappropriation chrétienne du débat sur l’environnement
Entretien avec Michel Maffesoli : Vers un nouveau polythéisme des valeurs
Entretien avec Philippe Simonnot : La vie économique des religions
Thibault Isabel : La philosophie religieuse de Maître Xun. Culture, spiritualité et pensée cosmogonique au temps de Confucius
Document : Louis Ménard / Le sacerdoce en Grèce ancienne (1863)
Le texte : Kostas Axelos / Héraclite et le Divin

Egalement en vente sur le site d'Eléments ou des Amis d'Alain de Benoist.


Complétez votre collection
Frais de port Toutes Destinations : 3,90 euros
Offerts dès 40 euros de commande !


LA PAGE FACEBOOK DE KRISIS

Abonnez-vous et réagissez aux publications sur https://www.facebook.com/revuekrisis