Un réac est-il de gauche ?






Ce qu’il y a de plus réjouissant dans la prétendue « droitisation » du monde intellectuel français, c’est qu’en plus de toucher un nombre croissant de philosophes, elle concerne en réalité des auteurs qui n’ont pas tous basculé à droite, et, surtout, qui n’ont pas du tout les mêmes idées ! Quoi de commun entre le bonapartiste Zemmour et l’anarchiste Onfray ? Ou entre des personnalités telles que Finkielkraut, Gauchet, Debray, etc. ? Aucun d’eux n’est d’accord sur rien, ou presque (pas même – et encore moins – sur l’islam, l’immigration, la lutte contre le terrorisme ou le conflit israélo-palestinien).

Le seul point commun idéologique entre ces hommes, c’est qu’ils essaient honnêtement de poser des questions, à une époque où l’on préfère s’en tenir aux réponses toutes faites. Pour se voiler la face, les journalistes du système tentent de faire croire que ces penseurs passent tous à droite. Mais c’est absurde ! 

Onfray, Gauchet et Debray ne sont pas moins de gauche aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier. Leurs propos restent d’ailleurs la plupart du temps posés et nuancés, contrairement à ce que laisseraient supposer les diatribes ineptes de leurs détracteurs. Onfray répète à l’envi que la France mène depuis des années une politique extérieure qu’il juge anti-musulmane. Qui ose encore dire ça dans les médias aujourd’hui ? Pour ainsi dire personne. Un tel point de vue est objectivement « trop à gauche » (si tant est que cette expression ait un sens univoque) pour trouver sa place dans les médias de masse, acquis pour leur part à la pensée unique libérale.

Quand un auteur tient un discours construit qui sort des sentiers battus, même si c’est un discours de gauche, on le traite désormais de réactionnaire. Le « réac », dans le jargon ambiant, n’est rien de plus que la brebis galeuse d’un vaste troupeau de moutons où tout le monde doit bêler à l’unisson.

La vérité, c’est qu’il y a bien une droitisation en France. Et l’un de ses aspects les plus spectaculaires, c’est la droitisation du monde médiatique mainstream, qui bascule de plus en plus du côté d’un libéralisme outrancier. Sur le modèle de Manuel Valls ou de Nicolas Sarkozy, les leaders d’opinion veulent émanciper l’économie et renforcer l’Etat policier (surtout lorsqu’il s’agit de fliquer les mœurs et la pensée). Mais ces gens-là restent fidèles à leur jeunesse dorée de post-soixante-huitards, et ils souffrent viscéralement à l’idée de reconnaître qu’ils ne sont plus de gauche depuis des lustres. Alors, pour se donner bonne conscience, ils disent que ce sont les autres qui basculent à droite ! En fait, comme dans les cours d’école, c’est celui qui le dit qui l’est.

Thibault Isabel, 
Rédacteur en chef de Krisis