Qu'est-ce que la laïcité ? Extrait d'un article d'Emile Poulat publié dans Krisis 37 : Religion ?











Laïcité : le débat public est grand ouvert et largement médiatisé, mais, semble-t-il, seulement dans les cercles restreints et sans véritablement émouvoir les foules, du fait qu’il reste abstrait, ou idéologique, sans grand rapport avec leurs soucis quotidiens.

Et, en effet, la « laïcité », qu’est-ce à dire et quel contenu lui donner ? Au risque d’apparaître provocateur, je n’hésite pas à dire que cette laïcité dont on parle tant n’existe pas. Elle est de l’ordre des batailles de mots, bataille autour d’un mot dont il n’existe aucune définition officielle ou juridique, ni aucun sens sur lequel s’accorde l’ensemble de ceux qui s’empoignent à son sujet.

Toute réflexion sur la laïcité commence donc (ou devrait commencer) par une attention au mot lui-même, un substantif dont la terminaison trahit l’appartenance à une famille nombreuse dans le domaine de l’abstraction : la liberté, l’égalité, la vérité, la solidarité, la charité, la réalité, etc.

La vogue du mot lui-même est récente : trente ou quarante ans, succédant à la vogue du mot « modernité ». Les linguistes distinguent d’ailleurs à son propos deux syntagmes, « la laïcité de » et « la laïcité ». Le premier énonce un caractère qui peut être défini en quelques traits : la laïcité de l’Etat, des administrations publiques, de l’école publique, etc. Le second énonce une entité qu’on pourrait statufier comme la Liberté à New York ou comme la Foi terrassant l’Incrédulité à Rome.

Le mot « laïcité » est aujourd’hui dans toutes les bouches. Il est pourtant récent : il apparaît dans les années 1870 selon le Littré ; et il est encore perçu comme un néologisme en 1911 selon Ferdinand Buisson, grand maître en la matière. Le fait est qu’il ne figure pas dans la loi du 9 décembre 1905 « concernant la séparation des Eglises et de l’Etat » et qu’il n’apparaît que deux fois, sans signification particulière, dans les débats parlementaires (quatre-vingt cinq séances) qui ont précédé la loi. En revanche, il apparaîtra environ deux cents fois dans les deux séances parlementaires qui ont abouti à la loi Debré du 31 décembre 1959 sur l’association contractuelle de l’enseignement privé au service public de l’éducation. Le Parlement lui ouvrait les vannes.

Un historien des idées pourrait observer que nos débats sur la laïcité prennent la relève des grandes querelles sur la liberté qui ont occupé l’Ancien Régime. Il y eut d’abord le débat sans issue sur les rapports entre la grâce et la liberté, puis la question ouverte par les philosophes éclairés qui luttaient pour les libertés publiques, mais niaient la liberté humaine.

Pour faire bref, la « laïcité », ce n’est ni seulement ni nécessairement la libre pensée, la tolérance ou la séparation des Eglises et de l’Etat. Elle a d’abord été une idée qui est devenue un programme avant de s’imposer comme le régime qui nous gouverne. Et, naturellement, elle s’oppose au régime de catholicité qui s’est imposé en France jusqu’à la Révolution. Elle repose ainsi sur un paradoxe : la catholicité était exclusive et rejetait tout ce (ou tous ceux) qui n’étai(en)t pas catholique(s), alors que, contre elle, la laïcité est inclusive, faisant à tous, en droit, une place égale, quelles que soient leurs convictions. La laïcité repose ainsi sur un principe fondateur et fondamental : la liberté publique de conscience pour tous et pour toutes, pour chacun et pour chacune, conformément à l’art. 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) et à l’art. 1 de la loi de 1905.

A ce point, il convient de rappeler quelques évidences.

En premier lieu, à ce jour, nous n’avons encore aucune histoire du mot. Les mots ont une histoire, trop souvent ignorée ou négligée, et c’est une source inépuisable de glissements, de malentendus, de confusions. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il s’agit d’un mot de facture et d’introduction récentes. Le premier dictionnaire à l’enregistrer sera le Supplément du Littré en 1877, sans aucune attestation antérieure à la IIIe République, et avec une divergence immédiate selon qu’il s’agit d’une caractéristique – laïcité de l’Etat, de l’école, de l’administration, etc. – ou d’une entité : la laïcité.

En second lieu, le mot a une préhistoire où, comme toujours, l’adjectif a précédé le substantif. Laïc remonte aux premiers siècles chrétiens, quand s’opposait l’état laïc et l’état clérical, les laïcs et les clercs. Les laïcs, c’est la masse des fidèles, comme le dit son étymologie grecque, laos opposé à démos, le peuple organisé politiquement. Cet emploi devra se « aïciser» pour entamer une seconde carrière. C’est alors que l’orthographe tentera d’imposer, sans y réussir, une claire distinction entre laïcs (à l’intérieur de l’Eglise) et laïques (hors des Eglises et même contre elles). Ainsi opposait-on saint Benoît-Joseph Labre, canonisé par Léon XIII (un «saint laïc» mort «en état de crasse», diront les «laïques»), et Emile Littré, véritable « saint laïque ».

En troisième lieu, si laïcité est né de la « laïcisation » de l’adjectif ou du substantif laïc, ce nouvel emploi a mis près d’un siècle avant d’envahir le langage. Les grandes lois laïques qui s’échelonnent de 1881 (lois scolaires de Jules Ferry et de René Goblet) à 1905 (séparation des Eglises et de l’Etat) ignorent le mot ou n’en éprouvent pas le besoin, alors que les milieux laïques parlent volontiers de «monde laïque», et il n’apparaît que rarement dans les débats parlementaires. Ce qui importe au législateur, ce ne sont pas les idées générales, mais des dispositions concrètes, passant par des mesures de laïcisation (des programmes, des personnels, des édifices).





Extrait (1/2) du texte intitulé "Laïcitéqu’est-ce à dire ?" d'Emile Poulat, publié dans le numéro 37 de la revue Krisis.







Emile Poulat. Né en 1920 et mort le 22 décembre 2014 à l'âge de 94 ans. Historien et sociologue. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, membre fondateur du Groupe de sociologie des religions, membre des comités de direction ou de rédaction de plusieurs revues, dont Politica hermetica, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages concernant principalement le conflit entre culture catholique et culture moderne dans l’histoire du catholicisme contemporain. C’est également un des plus éminents spécialistes français du problème de la laïcité. Parmi ses dernières publications : Scruterla loi de 1905. La République française et la religion (Fayard, Paris 2010), La séparation et les églises de l’Ouest (L’Harmattan, Paris 2006), La question religieuse et ses turbulences au XXe siècle (Berg International, Paris 2005), Le christianisme à contre-histoire (Ed. du Rocher, Monaco 2003) et Notre laïcité publique (Berg International, Paris 2003).




Emile Poulat : Laïcité, qu’est-ce à dire ?
Débat : Philippe Forget : Laïcité et souveraineté civique
Débat : Thibault Isabel : Plaidoyer contre l’intolérance laïque. Penser la pluralité dans un monde en perpétuelle recomposition
Entretien avec Tariq Ramadan : Considérations sur l’islam, la religion et la société moderne
Entretien avec Raphaël Liogier : La mondialisation du religieux
Paul Masquelier : La religion comme facteur de développement historique. Retour sur la pensée de Jacob Burckhardt
Geneviève Béduneau : Vivante orthodoxie. L’opposition entre essentialisme et existentialisme au sein de la chrétienté
Entretien avec Bernard Hort : Le bien, le mal et le monde. Réponses d’un auteur croyant à certaines attaques contre le christianisme
Document : William James : La valeur psychologique de la religion (1902)
Document : Carl Gustav Jung : La religion comme réalité psychique (1959)
Julie Higaki : Péguy, « athée » de quels dieux ? Entre unité et pluralité, altérité et communion
Pierre Le Vigan : Walter Benjamin et le fait religieux
Le texte : Bertrand Russell : Qu’est-ce qu’un agnostique ? (1953)



La société sous surveillance. Eric Werner. Extrait de Krisis 35: Le chaos?





Certains auteurs l’ont très bien dit à leur manière. S’interrogeant sur la signification des systèmes actuels de vidéosurveillance, qui, comme on sait, ont connu un développement important depuis un certain nombre d’années, Gérard Wajcman relève ainsi que la surveillance ne fait pas que s’appliquer à une population donnée, que la couvrir, mais qu’ «elle la constitue comme population, comme une. Etre de la population, c’est être surveillé». On relèvera ici la référence à l’unité. Si la vidéosurveillance ne suffit évidemment pas à faire exister la concorde quand elle n’existe pas, à tout le moins garantit-elle le maintien de l’unité de la population (de son unité objective, mais dans une certaine mesure aussi, peut-être, subjective). Normalement la population devrait éclater, partir en petits morceaux, mais justement non : elle ne part pas en petits morceaux. 

Les réseaux de surveillance prennent ici la relève des anciens facteurs de cohésion sociale, ceux aujourd’hui mis à mal par la mondialisation. Ils en prennent la relève, au sens où ils réalisent ce que ni la langue, ni la culture, ni l’ethnie, ni la religion, ni la sécurité sociale, ni quoi que ce soit d’autre ne réussit plus à faire, à savoir unifier une population donnée à l’intérieur d’un espace donné. Car, comme le dit Wajcman, «être de la population, c’est être surveillé». Si on «en est», c’est parce qu’on est surveillé : pour cette raison même et pour aucune autre. La surveillance est ce que nous avons en commun avec nos semblables, autrement nous n’aurions rien en commun. Nous ne serions que des atomes sociaux, ce que nous sommes bel et bien en fait, sauf que nous sommes en même temps sous haute surveillance. Et c’est ce qui crée quand même un lien. Mais c’est bien le seul.

En ce sens, le contrôle social s’offre comme une alternative à l’ennemi extérieur. Faute d’ennemi extérieur, on a recours au contrôle social. On pourrait aussi dire que le contrôle social est une réponse à la mondialisation, une réponse au sens où il la complète, lui assure l’assise qui autrement lui ferait défaut. Le contrôle social n’est ni à proprement parler ce qui corrige la mondialisation, ni moins encore la tempère, c’est tout bonnement ce qui lui permet de fonctionner. Normalement, ça ne devrait pas fonctionner. Mais grâce au contrôle social, ça fonctionne un peu quand même. Juste ce qu’il faut. Mais ça fonctionne. On associe volontiers la mondialisation au laisser-faire, laisser-aller des économistes classiques, qui croient à la prétendue main aveugle du marché. Il n’en est évidemment rien. Tout est au contraire très contrôlé, très surveillé. Très surveillé, car, justement, si ce n’était pas le cas, ce serait le chaos : le chaos non seulement à tel endroit ou dans un territoire donné, mais à l’échelle mondiale. La guerre civile mondiale. 

Le contrôle social doit bien évidemment s’entendre au sens large, il inclut en son concept l’ensemble des moyens aussi bien directs qu’indirects, formels qu’informels, visant à faire de l’individu un bon petit soldat de la mondialisation, concrètement parlant à assurer sa pleine et entière intégration à la machine entrepreneuriale, vecteur privilégié de la mondialisation. La surveillance, donc, mais pas seulement. Dans leur ouvrage commun, La nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, Pierre Dardot et Christian Laval observent:  «Ne voir dans la situation présente des sociétés que la jouissance sans entraves, […] c’est […] oublier la face sombre de la normativité néolibérale : la surveillance de plus en plus dense de l’espace public et privé, la traçabilité de plus en plus précise des mouvements des individus dans les réseaux, l’évaluation de plus en plus sourcilleuse et mesquine des individus, l’action de plus en plus prégnantes des systèmes fusionnés d’information et de publicité et, peut-être surtout, les formes de plus en plus insidieuses d’autocontrôle des sujets eux-mêmes.»



Extrait de l'article "Jusqu’où ne pas aller trop loin: sur l’avant-guerre civile" publié dans Krisis 35: Le chaos?


Eric Werner. Né en 1940. Philosophe et essayiste suisse, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, docteur ès Lettres et ancien professeur de philosophie politique à l’Université de Genève. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont De la violence au totalitarisme. Essai sur la pensée de Camus et de Sartre (Calmann-Lévy, Paris 1972), Mystique et politique : études de philosophie politique (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1979), Vous avez dit guerre civile? (Thaël, Lausanne 1990), De l’extermination (Thaël, Lausanne 1993), Montaigne stratège (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1996), L’avant-guerre civile (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 1999), L’après-démocratie (L’Age d’Homme, Lausanne et Paris 2001), La maison de servitude. Réplique au Grand Inquisiteur (Xenia, Vevey 2006), Ne vous approchez pas des fenêtres. Indiscrétions sur la nature réelle du régime (Xénia, Vevey 2008), Portrait d’Eric (Xénia, Vevey 2010), Douze voyants. Les penseurs de la liberté (Xénia, Vevey 2011). 



L'AVANT-BLOG

CHRONIQUE DE LA MODERNITÉ TARDIVE





Emission radio diffusée sur Méridien Zéro : Eric Werner évoque ses analyses critiques de la société libérale contemporaine.





Au sommaire de ce numéro 35: Le Chaos ?




Jean-François Gautier / « Khaos », l’impensable fondamental
Pierre Le Vigan / Empédocle et la systémique du chaos
Document : Jaime Semprun / L’abîme se repeuple (extraits)
Alain de Benoist / Multitude ou chaos ? Sur les thèses de Michael Hardt et Antonio Negri
Eric Werner / Jusqu’où ne pas aller trop loin : sur l’avant-guerre civile
Entretien avec Alain Bauer / Chaos, insécurité et décèlement précoce des menaces
Document : Georges Sorel / La violence révolutionnaire : de la paix sociale au chaos régénérateur (1908)
Michel Drac / Le chaos monétaire
Entretien avec Philippe Simonnot / L’étalon-or pour sortir du chaos monétaire ?
Jean-François Gautier / De « Khaos » à « Chaos »
Jean-Louis Harouel / Le chaos du modernisme artistique
Entretien avec Bernard Lugan / L’Afrique noire est-elle vouée au chaos ?
Le texte : Martin Heidegger / Critique de la volonté de puissance : À propos du nihilisme.

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LA CHAPE DE PLOMB MÉDIATIQUE. Dialogue entre Michel Maffesoli et Thibault Isabel dans Krisis n°36





  
Thibault Isabel : Nietzsche désignait l’Etat comme la nouvelle idole, venue se substituer à la religion après l’épisode de la « mort de Dieu ». Mais, au XXe siècle, c’est en tout cas l’idéologie du progrès qui semble être devenue le fer de lance d’une sorte de religion laïque et séculière, tant dans la sphère socialiste que dans la sphère libérale, avec ses utopies profanes (le « grand soir » ou la « fin de l’histoire »), ses menaces d’apocalypse (la « guerre des classes » ou la « violence obscurantiste de l’axe du mal ») et son désir de rédemption (la « révolution » ou l’« émancipation des peuples par les droits de l’homme »). Et si l’utopie communiste a aujourd’hui du plomb dans l’aile, l’utopie du libéralisme mondialisé se porte encore relativement bien. Cette mainmise de l’idéologie du progrès explique certainement qu’un certain nombre de sujets deviennent pour ainsi dire tabous médiatiquement (que ce soit dans les milieux journalistiques ou universitaires, par exemple), sous peine d’encourir les foudres d’une « nouvelle inquisition ». Pensez-vous que cette chape de plomb idéologique soit en train de vaciller, victime peut-être d’une évolution globale des mœurs de la population vers davantage de souplesse et de pluralisme, ou vous paraît-elle toujours aussi solide et inébranlable que par le passé ? Et quel avenir prédisez-vous par conséquent à l’idéologie du progrès ?


Michel Maffesoli : Concernant l’idéologie du progrès, permettez-moi là encore de renvoyer à ce qui fut mon livre fondateur, intitulé La violence totalitaire, dans lequel, avant bien d’autres, je rendais attentif à la saturation du mythe du progrès, à l’idéologie du service public et à la violence de l’Etat. Je rappelle que, dans cet ouvrage, je faisais une critique du monothéisme, que je qualifiais de « fantasme de l’Un ». Qu’est-ce à dire sinon que ce mythe n’était que la concrétisation, au XIXe siècle, de la recherche du paradis lointain, de la perfection à venir ? C’est ce progressisme que l’on retrouve bien entendu dans l’universalisme du XVIIIe siècle, dans l’idéologie des droits de l’homme, dans la recherche de la société parfaite marxienne, qui ont abouti, pour reprendre une expression de Heidegger, à la dévastation du monde, à laquelle on peut ajouter la dévastation des esprits.

Pour reprendre une expression de la sagesse populaire, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce sont ces bonnes intentions que l’on retrouve dans cette « république des bons sentiments » caractérisant l’intelligentsia contemporaine : journalistes, universitaires, politiques. Et cette intelligentsia, de fait, impose le règne d’une nouvelle inquisition, et ce dans son sens strict, puisque c’est pour le bien des âmes que l’on peut suspecter, torturer et faire subir diverses brimades aux hommes concrets. Cela représente la société officielle. Pour ma part, je suis beaucoup plus attentif aux forces vives caractérisant une société officieuse, qui se plie de moins en moins aux oukases d’une telle intelligentsia.

Là encore, souvenons-nous du rôle que joue et que va jouer de plus en plus le développement technologique, l’horizontalité de la Toile. Au mythe du Progrès, qui fut en effet l’idole du monde moderne, est en train de se substituer une sensibilité progressive, ce qui est tout à fait différent. Et cette « sensibilité » est en même temps une pensée progressive, intégrant tout à la fois les valeurs de la tradition (le tribal, la communauté) sans négliger les processus de reliance induits par les technologies de l’interaction. C’est cet ordre symbolique en gestation qu’il me paraît bien plus intéressant d’observer.



Thibault Isabel : Dans le même ordre d’idées, quelle ampleur accordez-vous au décalage entre la mentalité des élites dirigeantes et celle des populations, aujourd’hui ? Vous avez pu écrire récemment, dans Matrimonium, que ce n’est plus désormais le peuple qui est représenté par les institutions, mais l’Etat lui-même. Le supposé « populisme » médiatique actuel, qui met par exemple l’accent sur la personnalité des candidats plutôt que sur leur programme, et qui a peut-être pu provisoirement assurer la popularité de politiciens comme Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou Marine Le Pen, traduit-il un réinvestissement authentiquement populaire de la politique, ou s’agit-il d’une énième tentative des « puissants » visant à canaliser à leur profit l’énergie d’un peuple qui se détourne apparemment en masse de la politique institutionnelle ? La religion politique a-t-elle encore de beaux jours devant elle, ou est-elle en voie de décomposition avancée ?


Michel Maffesoli : Ce n’est pas la première fois dans les histoires humaines qu’existe un important décalage entre l’élite et le peuple. Et l’on a pu observer, en de nombreuses reprises, que cela aboutissait à une secessio plebis.

Ne l’oublions pas, il est nécessaire, à chaque moment, qu’il y ait, en effet, une « élite » sachant dire ce qui est vécu. Mais il est des moments où les mots employés ne sont plus en pertinence avec la vie réelle et deviennent alors des incantations que l’on emploie à tire la Rigaud, parce que justement on n’est plus convaincu par ce qu’ils signifient. Il faut dès lors trouver des termes qui soient en pertinence avec le temps. Or nombre des mots que nous employons (« démocratie », « citoyen », « contrat social », « libertés », etc.) paraissent de plus en plus impertinents. Peut-être en est-il de même du politique, qui ainsi que je l’ai rappelé avec la formule de Marx est la forme profane de la religion. Et afin de rétablir le lien structurel et inhérent à toute vie en société, qui est le lien avec le peuple, je considère qu’il faut revenir à cette idée de base, propre à la puissance sociétale : omnis potestas a populo.
Dès lors, le mot populisme n’a rien d’infamant, dès le moment où il ne fait qu’exprimer la vitalité propre au vivre-ensemble de base, puisque les élites doivent dès lors tout simplement s’ajuster à cette vitalité de base et en être les intellectuels organiques. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, j’ai essayé de montrer dans mon livre,
Sarkologies, que ce président, qui peut sembler inculte, quelque peu bad boy et « enfant éternel », est en phase avec l’esprit du temps postmoderne. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que l’action politique qu’il mène est bien plus émotionnelle que rationnelle, et que cela sera l’une des dominantes de la vie de la cité (polis) postmoderne.



Thibault Isabel : Nous avons aujourd’hui une sorte d’obsession de la sécurité : sécurité au volant, hygiénisme, peur de la délinquance et des serial killers, etc. Pourtant, on assiste à une recrudescence des « rodéos » automobiles urbains, de la consommation de stupéfiants ou encore des actes de vandalisme et des agressions. On veut contrôler le monde, mais, plus on tente d’en canaliser les forces dynamiques, plus celles-ci semblent nous échapper. Faut-il dès lors incriminer l’œuf ou la poule ? Autrement dit, notre obsession sécuritaire découle-t-elle de la détérioration objective de la situation, ou bien la situation se détériore-t-elle en partie parce que nous voulons à toute force tout contrôler, jusqu’à l’excès ?


Michel Maffesoli : Ce qui dans la grande perspective du mythe progressiste a prédominé, à partir du XIXe siècle, relève d’un hygiénisme galopant. Il s’agit là encore et tout simplement de l’expression de la recherche de la perfection, propre à la tradition judéo-chrétienne. L’asepsie, la pasteurisation de nos sociétés, l’idéologie du risque zéro en sont les conséquences naturelles.

Mais comme réponse du berger à la bergère, il est intéressant en effet d’observer de multiples réactions à une telle pasteurisation. Le bare sex, les rodéos automobiles, les jeux de strangulation dans nos écoles, les divers serial killers ne sont que quelques expressions du fait qu’une société équilibrée a besoin d’exprimer sa violence. Voilà d’antique mémoire quel était le sens de la notion de catharsis chez Aristote, et c’est encore un tel sentiment qu’on retrouve dans le mythe de Dionysos, dans les fêtes corrobori analysées par Durkheim ou dans le duel au premier sang propre à la chevalerie du Moyen Age. Dans mes livres, L’ombre de Dionysos (1982) et Essais sur la violence banale et fondatrice (1978), j’ai justement rendu attentif à la nécessité d’homéopathiser la violence, qui est un élément structurel de l’individu et de la société, plutôt que de la dénier. Les sociétés équilibrées sont celles qui ont su ritualiser et dès lors canaliser la part maudite (part obscure, part du Diable) inhérente à l’humaine nature. Il s’agit là d’une sagesse immémoriale reposant tout simplement sur la reconnaissance qu’il y a de l’humus dans l’humain. L’humanisme intégral est l’expression d’une telle sagesse. En bref, il ne s’agit plus de la recherche de la perfection, mais d’une sorte de complétude où tous les aspects de ce que l’on est individuellement et collectivement arrivent a posteriori à s’ajuster en une harmonie tensionnelle.







Michel Maffesoli est né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit une trentaine de livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Vous trouverez une présentation détaillée de ses derniers ouvrages en cliquant sur les liens ci-dessous.





"Les premiers ouvrages de Michel Maffesoli datent de la fin des années 70 : dans un mouvement continu il analyse les changements qui conduisent de la société moderne structurée par la domination, la violence d’Etat, l’asservissement à des fins sans cesse reculées et le primat de la représentation à ce qu’il nommera pour la première fois, la société postmoderne. La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l’imaginaire contemporain, s’inscrivant dans le sillon initié par son maître, Gilbert Durand. Nombre des notions qu’il a ainsi « lancées » pour éclairer les comportements sociaux ont connu un succès correspondant à leur écho dans l’imaginaire collectif : le tribalisme, comme resurgissement des communautés à l’époque postmoderne est sans doute le plus connu, mais on peut citer bien d’autres occurrences : le nomadisme qui caractérise les jeunes générations, le primat du présent, de l’instant, l’importance de l’imaginaire, du rêve, un réenchantement du monde, mais également l’hédonisme (le dionysiaque), les émotions collectives, ce que l’on pourrait appeler une culture du sentiment commun."

Source : Site de l'auteur : www.michelmaffesoli.org.




Numéro 36: Polythéisme ? Monothéisme ?


 

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Jean Soler : Pourquoi le monothéisme ?
Thibault Isabel : Dieu, l’Un et le Multiple. Réflexion sur les deux formes fondamentales de religion
Entretien avec François Flahault : La conception de l’homme et de la société chez les chrétiens et chez les païens
Document : Walter F. Otto / La sacralisation de la nature dans le polythéisme hellénique (1929)
Geneviève Béduneau : Païens et chrétiens. La question du désenchantement du monde
Frédéric Dufoing : Christianisme et écologie. Retour sur les critiques écologistes du christianisme et la réappropriation chrétienne du débat sur l’environnement
Entretien avec Michel Maffesoli : Vers un nouveau polythéisme des valeurs
Entretien avec Philippe Simonnot : La vie économique des religions
Thibault Isabel : La philosophie religieuse de Maître Xun. Culture, spiritualité et pensée cosmogonique au temps de Confucius
Document : Louis Ménard / Le sacerdoce en Grèce ancienne (1863)
Le texte : Kostas Axelos / Héraclite et le Divin

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