L’avènement du genre et le déclin du sexe




Krisis revue pluraliste de débats et d'idées




Krisis est devenue depuis la rentrée une revue trimestrielle régulière, et adopte pour l’occasion une toute nouvelle couverture en couleurs. Son numéro 41 s’intitule «Sexe(s)/Genre(s) ?» et rassemble beaucoup de contributeurs prestigieux.Thibault Isabel, rédacteur en chef de la revue, vient nous présenter le thème du dossier. 
> Un entretien publié sur L'Echelle de Jacob.




Sébastien Vecchio : Pourquoi avoir choisi de consacrer le dernier numéro de Krisis à l’idéologie du genre?

Thibault Isabel : La principale raison, c’est que la différence des sexes constitue aujourd’hui une réalité sulfureuse, contre laquelle lutte notre intelligentsia avec un acharnement farouche. Il est désormais malvenu d’opérer une distinction claire entre les hommes et les femmes, à moins de passer pour un irréductible réactionnaire! Nos élites ne comprennent plus du tout qu’on puisse militer pour une meilleure équité entre les sexes sans pour autant vouloir abolir les notions de masculin et de féminin.

Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle était ministre des Droits des femmes, a jeté un pavé dans la mare en lançant son fameux «ABCD de l’égalité». La priorité éducative de l’actuel gouvernement n’est visiblement pas de réhabiliter la culture et l’étude des langues anciennes, mais de « déconstruire les stéréotypes de genre» chez de pauvres enfants de maternelle qui n’ont rien demandé à personne ! Malheureusement, les Français ne comprennent pas toujours à quelle sauce ils risquent d’être mangés à l’avenir, car ils connaissent en réalité très mal les «gender studies» anglo-saxonnes, qui servent de Bible à nos politiciens. Nous avons donc jugé essentiel de réarmer l’intelligence contre cette nouvelle idéologie (mais aussi accessoirement de montrer ce qui peut malgré tout être conservé dans les études de genre, qui n’ont pas en définitive que des défauts).



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Sébastien Vecchio : Comment l’idéologie du genre influence-t-elle la vie de couple aujourd’hui? 

Thibault Isabel : La situation devient alarmante, à beaucoup de niveaux. Les hommes et les femmes ne savent plus comment vivre ensemble. On leur demande d’être parfaitement similaires: les femmes doivent être des mâles comme les autres, et les hommes ne sont appréciés que lorsqu’ils perdent toute virilité. Mais les codes sociaux qui permettaient de réguler la vie de couple ont disparu et, dans les faits, les conjoints éprouvent de plus en plus de mal à se parler et s’entendre. Plus les gens se ressemblent, moins ils se comprennent! C’est ce que montre très bien le féminisme différentialiste, qu’incarnent notamment Luce Irigaray, Sylviane Agacinski et Camille Froidevaux-Metterie: la revalorisation des femmes dans la société ne transite pas par l’effacement de tous les repères, mais par le respect des différences.

Les cultures traditionnelles, au contraire de la nôtre, reposaient précisément sur l’idée de complémentarité. C’était une marque de sagesse, car les hommes et les femmes ont en effet besoin les uns des autres, tout comme les jeunes et les vieux, les manuels et les intellectuels, etc. Or, aujourd’hui, dans la nouvelle culture individualiste et libérale, chacun veut être complet par soi-même, pour ne pas avoir à se soucier du reste de la collectivité (le couple, la famille, le quartier). L’androgynie devient notre rêve secret d’autosuffisance. Mais c’est une dangereuse illusion! L’individu ne sera jamais assez fort pour pouvoir se passer d’autrui, et ce culte irréaliste de la performance n’engendrera finalement qu’une perpétuelle insatisfaction.


Sébastien Vecchio : Les transformations sociétales que vous évoquez ont-elles un impact également sur la vie sexuelle?

Thibault Isabel : Le sexe s’est rarement porté aussi mal qu’à notre époque. Certes, la pornographie a pignon sur rue, grâce à la mode des sexshops et au développement de l’Internet, si bien qu’à l’âge de douze ans, plus de trois quarts des garçons et la moitié des filles ont déjà visionné un film X! Mais, en réalité, les rapports hommes-femmes sont désastreux, les couples n’ont jamais été aussi fragiles et le sexe n’est plus qu’un long chemin de croix, comme le décrivent très bien les romans de Michel Houellebecq. On pourrait aussi parler de la situation dans les banlieues, où les jeunes filles sont soumises au regard inquisiteur et oppressant des «grands frères», tandis qu’elles sont harcelées à la moindre occasion par les avances vulgaires d’adolescents mal élevés qui les sifflent dans la rue et les suivent des yeux avec une insistance voyeuriste. Ce problème de machisme dépasse d’ailleurs largement les frontières sociales: il se retrouve jusqu’à un certain point dans tous les milieux, y compris chez les populations les plus aisées.

Bien sûr, on ne doit pas sombrer pour autant dans le néo-puritanisme. Au contraire! La situation actuelle signe en fait la mort du sexe épanoui. D’un côté, certains se vautrent dans un sexisme maladif qui les pousse au harcèlement et au machisme ; tandis que, dans le même temps, les théoriciens du genre nous somment d’abandonner toute identité et de rester sexuellement indifférenciés! Aucune de ces attitudes ne favorise l’harmonie des rapports de sexe, ni celle de la sexualité, qui se nourrit plutôt d’équilibre, de différence et de respect. Un juste milieu reste plus que jamais à établir.


Sébastien Vecchio : Pouvez-vous nous présenter rapidement les auteurs du numéro?

Thibault Isabel : Nous avons eu la chance de réunir un formidable panel d’intervenants, issus de tous les champs disciplinaires et de tous les bords du spectre politique, comme par exemple l’anthropologue Maurice Godelier, l’écrivaine féministe Nancy Huston, le professeur de neurosciences Jacques Balthazart, ainsi que des habitués de la revue comme Yves Christen, et bien sûr Alain de Benoist. Au total, nous proposons une quinzaine d’articles, qui permettront réellement de mieux comprendre les enjeux du débat. Je tiens à noter aussi la reprise d’un texte oublié mais fondamental de Mircea Eliade sur le mariage sacré dans les cultures antiques.




 Sexe Genre Krisis 41 Emission avec Thibault Isabel


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Très à la mode outre-Atlantique depuis les années 1970, la question du genre s’est réellement invitée dans les débats hexagonaux à partir de 2013, lorsque Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, voulut mettre en place son fameux «ABCD de l’égalité». Il s’agissait pour elle d’expérimenter dans les écoles un programme de lutte contre le sexisme et les stéréotypes de genre. L’idée générale était d’éduquer à l’égalité et au respect entre les filles et les garçons.


Si personne ne songe évidemment à contester l’importance d’une meilleure entente entre les sexes, ou même d’une plus grande équité à l’égard des femmes, les critiques n’en ont pas moins rapidement fusé contre cette mesure ministérielle, y compris à gauche : Sylviane Agacinski et Michel Onfray, parmi beaucoup d’autres, se sont opposés à certains excès des «théories du genre». La plupart des intellectuels qui critiquent ces théories acceptent tout à fait l’idée que nous suivons partiellement des codes de genre (masculins ou féminins), sous la pression du contexte socio-culturel dans lequel nous baignons. Mais cela n’implique pas que nous soyons hommes ou femmes par pur conditionnement social ; et la place de l’inné dans la prise en compte du phénomène humain devrait être au contraire réhabilitée.


Le public français n’a découvert les études de genre qu’assez tard et continue d’en avoir une connaissance approximative. Même le monde universitaire s’est montré plutôt indifférent, en comparaison de la déferlante des «gender studies» anglo-saxonnes. Qu’elle que soit l’opinion portée sur ce champ disciplinaire, une telle méconnaissance reste dommageable, dans la mesure où l’on ne peut cautionner ou réfuter avec intelligence que ce que l’on comprend. Les textes proposés dans ce numéro de Krisis tentent donc d’aborder avec nuance ces différentes problématiques, qui méritent bien sûr d’être traitées d’une manière précise et honnête, loin des emportements partisans de toute sorte.





KRISIS n° 41
Sexe(s) ? / Genre(s) ?


Maurice Godelier / De la différence entre le masculin et le féminin et entre l’homme et la femme.

Nancy Huston / Hommes en désarroi.

Alain de Benoist / Les femmes selon Raymond Abellio.

Entretien avec Jean-Paul Mialet / Le déni des différences sexuelles et ses conséquences sociales.

David L’Epée / La performance de genre : une parodie sans modèle..

Yves Christen / Une guerre des sexes dans le cerveau.

Jacques Balthazart / L’orientation sexuelle est aussi une affaire de biologie.

Thibault Isabel / Le sexe exclut-il le genre ? Réflexion sur l’inné et l’acquis dans l’identité homosexuelle.

Yves Ferroul / Femmes et sexualités dans le bassin méditerranéen.

Entretien avec Agnès Giard / Le sexe au Japon.

Thibault Isabel / Le problème de la séparation des sexes à travers l’histoire. Hommes et femmes doivent-ils être complémentaires ou semblables ?

Michel Lhomme / L’androgyne.

Le texte : Mircea Eliade / Dieu-le-Père, Terre-Mère et hiérogamie cosmique. (1957)

Françoise Bonardel / La crise de l’identité culturelle européenne.

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Les bien-pensants se déchaînent !



Michel Onfray



Il ne fallait rien de plus que l’apparition de Michel Onfray au sommaire d’Eléments pour que l’intelligentsia française se déchaîne et montre à quel point l’intelligence est précisément ce qui lui manque pour être à la hauteur de son rang. Le paradoxe de la situation, c’est qu’une bonne partie de la presse hexagonale tombe ainsi sur un philosophe à l’occasion d’une intervention pourtant très nuancée de celui-ci dans la revue de ce qu’on appelle bien à tort la «Nouvelle Droite». Preuve s’il en est que les symboles et les étiquettes préfabriquées comptent davantage aux yeux des gens de médias que le contenu des discours, qu’ils n’ont souvent pas lus, ou qu’ils interprètent avec des œillères affligeantes, qui confinent franchement à la mauvaise foi.

Onfray se trouve de la sorte accusé d’une somme invraisemblable de crimes idéologiques. Selon Yvan Najiels, de Mediapart, «Ce n'est même pas le peuple "old school" qui motive Onfray, c'est, comme pour Morano, ce qu'il pense être la nature bio-ethnique de la France...» La «nature bio-ethnique de la France»? On croit rêver, alors que précisément Onfray défend explicitement dans Eléments un enracinement local dénué de tout esprit nationaliste, et s’en réfère plutôt aux bienfaits de la solidarité de proximité face à un monde globalisé, anonyme et impersonnel, voué à l’égoïsme consumériste d’une société rongée par le cancer capitaliste !

Les libéraux (y compris les libéraux de gauche, ou d’extrême gauche) sentent les digues de leur suprématie médiatique vaciller de toutes parts et s’en remettent à la bêtise la plus crasse pour tenter de préserver leur rang de plus en plus contesté au sein du paysage culturel contemporain.

C’est dans le même esprit qu’il faut interpréter les diatribes de Kevin Poireault, des Inrocks, qui définit la ligne idéologique d’Eléments en ces termes: «Ce mouvement iconoclaste adossé au Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), avec Alain de Benoist et Michel Thibault en tête, ne se reconnait pas dans l’extrême-droite traditionnelle et prône à la fois le nationalisme, l’anti-américanisme, l’antilibéralisme, le paganisme et l’écologie.» Cette description ne sombrerait pas dans le ridicule le plus complet si monsieur Poireault savait qu’Alain de Benoist a toujours défendu un fédéralisme radical, d’inspiration proudhonienne, au même titre d’ailleurs que Michel Onfray, partisan d’une opposition anarchiste aux diktats de l’Etat. Dans le genre nationaliste, on fait mieux !

Les repères politiques les plus élémentaires font défaut à ces journalistes, qui n’ont d’intellectuels que le nom. Voilà en tout cas qui ne fait que confirmer le diagnostic sévère porté par Michel Onfray sur l’état de la France dans Eléments: notre époque est en effet vouée aux tartuffes qui se disent de gauche, mais ne sont en définitive rien de plus que des soldats dociles au service de l’ultralibéralisme le plus aveugle.


Thibault ISABEL,
Rédacteur en chef de Krisis

Un réac est-il de gauche ?






Ce qu’il y a de plus réjouissant dans la prétendue « droitisation » du monde intellectuel français, c’est qu’en plus de toucher un nombre croissant de philosophes, elle concerne en réalité des auteurs qui n’ont pas tous basculé à droite, et, surtout, qui n’ont pas du tout les mêmes idées ! Quoi de commun entre le bonapartiste Zemmour et l’anarchiste Onfray ? Ou entre des personnalités telles que Finkielkraut, Gauchet, Debray, etc. ? Aucun d’eux n’est d’accord sur rien, ou presque (pas même – et encore moins – sur l’islam, l’immigration, la lutte contre le terrorisme ou le conflit israélo-palestinien).

Le seul point commun idéologique entre ces hommes, c’est qu’ils essaient honnêtement de poser des questions, à une époque où l’on préfère s’en tenir aux réponses toutes faites. Pour se voiler la face, les journalistes du système tentent de faire croire que ces penseurs passent tous à droite. Mais c’est absurde ! 

Onfray, Gauchet et Debray ne sont pas moins de gauche aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier. Leurs propos restent d’ailleurs la plupart du temps posés et nuancés, contrairement à ce que laisseraient supposer les diatribes ineptes de leurs détracteurs. Onfray répète à l’envi que la France mène depuis des années une politique extérieure qu’il juge anti-musulmane. Qui ose encore dire ça dans les médias aujourd’hui ? Pour ainsi dire personne. Un tel point de vue est objectivement « trop à gauche » (si tant est que cette expression ait un sens univoque) pour trouver sa place dans les médias de masse, acquis pour leur part à la pensée unique libérale.

Quand un auteur tient un discours construit qui sort des sentiers battus, même si c’est un discours de gauche, on le traite désormais de réactionnaire. Le « réac », dans le jargon ambiant, n’est rien de plus que la brebis galeuse d’un vaste troupeau de moutons où tout le monde doit bêler à l’unisson.

La vérité, c’est qu’il y a bien une droitisation en France. Et l’un de ses aspects les plus spectaculaires, c’est la droitisation du monde médiatique mainstream, qui bascule de plus en plus du côté d’un libéralisme outrancier. Sur le modèle de Manuel Valls ou de Nicolas Sarkozy, les leaders d’opinion veulent émanciper l’économie et renforcer l’Etat policier (surtout lorsqu’il s’agit de fliquer les mœurs et la pensée). Mais ces gens-là restent fidèles à leur jeunesse dorée de post-soixante-huitards, et ils souffrent viscéralement à l’idée de reconnaître qu’ils ne sont plus de gauche depuis des lustres. Alors, pour se donner bonne conscience, ils disent que ce sont les autres qui basculent à droite ! En fait, comme dans les cours d’école, c’est celui qui le dit qui l’est.

Thibault Isabel, 
Rédacteur en chef de Krisis


Cinéma et identité



Krisis Diffusion



L’identité, ce qui fait qu’À est A et n’est pas non-A, reste un concept anthropologique peu utilisable tant qu’on n’en a pas précisé la qualification. Il existe plusieurs identités principales, s’appliquant soit aux individus, soit aux collectivités,  telles que la personnelle, la génétique, l’ethnique, la nationale, et secondaires, comme l’appartenance à un métier par exemple. On peut se représenter cela comme autant de cercles concentriques s’élargissant à partir du point central qu’est l’individu ; ces multiples identités s’imprègnent les unes les autres et se confondent dans l’identité personnelle complète. Cependant, nettement séparées par leurs attributs, elles  ne concernent pas les mêmes objets : avant d’examiner les rapports qui peuvent s’établir entre cinéma et identité, il importe donc de sélectionner la ou les identités pertinentes eu égard à de tels rapports.

Il va sans dire que l’identité personnelle ne saurait être accueillie ici qu’à la faveur de l’étude d’œuvres particulières: quelle relation entre l’homme Welles et ses films, produits de son idiosyncrasie? Ce point de vue, quoique d’un intérêt primordial, n’est pas notre sujet, car il introduirait des facteurs personnels valables pour n’importe quelle activité créatrice. Or ce qui se propose ici à notre réflexion est «le cinéma» en général, et seulement le cinéma, tel qu’il se pratique sur l’ensemble de la planète, à présent et depuis ses débuts, avec les ressemblances et les dissemblances qui composent son histoire et sa diversité. Vers quel référentiel identitaire se tourner pour rendre compte du cinéma en général, du point de vue du déroulement de son histoire et de la diversité de ses œuvres ?

On le savait même avant Malraux: le cinéma est à la fois un art et une industrie. L’industrie, en l’occurrence production et distribution, est liée de manière simple à l’économie et au savoir scientifique et technique, qui renvoient en gros à l’identité nationale, les économies continentales ou mondiale n’étant ‒ on le voit un peu plus clairement chaque jour de crise ou de non crise ‒ que des ensembles abstraits, fragiles, pour tout dire virtuels, qui reposent concrètement, tout comme le savoir d’ailleurs, sur les capacités propres à chaque nation.

Les arts renvoient à un système plus composite où s’interpénètrent les identités nationale, religieuse, ethnique, et, si l’on quitte le plan général, l’identité personnelle, voire familiale (dynasties artistiques). Le cinéma, art et industrie, considéré globalement, est par conséquent en relation directe avec les identités ethnique, nationale et religieuse, cette dernière composante demeurant relativement secondaire dans la mesure où elle réside au fond des œuvres et n’influe guère sur leur forme : «L’art catholique italien (peinture, sculpture, architecture) n’entretient aucun autre rapport que thématique avec l’art catholique espagnol», écrivais-je dans l’Écran éblouissant. Ce qui prédomine dans les ouvrages en question, c’est le style italien, le style espagnol. Le phénomène est encore plus flagrant au cinéma, art tout récent privé de tradition religieuse. À l’exception de quelques cinéastes tels que DeMille ou Bresson par foi, Rohmer par éducation morale, Rossellini par sensibilité, le christianisme au cinéma aura suscité plus de révolte ou de blasphèmes que de Magnificat. Et dans les films qui s’en réclament ‒ par le scénario et les dialogues ‒, rien en matière de mise en scène et en images qui soit le reflet partagé et spécifique d’une identité religieuse commune.  On voit bien en revanche par quoi DeMille est typiquement américain, Bresson et Rohmer, français jusqu’au bout des ongles.

Quant à l’identité ethnique, si tant est qu’on puisse employer de nos jours cette alliance de mots (il faudrait avoir suivi avec assez d’attention les derniers progrès accomplis dans les démocraties libérales par la libre circulation des idées), on en fera vite le tour, du fait que le cinéma est un art totalement européen et plus largement occidental (Etats-Unis) dont l’invention, les techniques, les formes, la théorisation, la pratique et la critique ont pris naissance et se sont développées pour l’essentiel dans les pays appartenant à la partie du monde ainsi désignée. Éric Rohmer, comme le remarque Antoine de Baecque dans sa récente biographie du cinéaste, n’a pas manqué dans ses écrits théoriques d’insister sur cette unicité originelle – et originale ‒ du cinéma. La conséquence en est que même des cinématographies extra-européennes majeures, comme celle du Japon (les chefs-d’œuvre de Mizoguchi et Ozu au tout premier rang), bien que  son écriture soit nourrie de traditions nipponnes notamment théâtrales, ne peuvent faire qu’elles n’aient comme ultime horizon la mise en scène et les techniques définies et pratiquées en Occident.

On objectera qu’à l’intérieur de ce périmètre occidental délimité ici par le cinéma agissent des identités culturelles plus spécifiques, moins étendues, à quoi se rattachent des cinématographies diversifiées. Ici apparaît à l’évidence l’identité nationale, sur laquelle nous allons revenir ; mais aussi deux autres variantes souvent mises en exergue aujourd’hui en France au détriment de l’identité nationale, pour tenter de les substituer à celle-ci: la régionale et la continentale; en ce qui nous concerne, «européenne». Si l’on peut discuter à l’infini de l’importance des identités picarde, bretonne, provençale dans le domaine des arts traditionnels ou de la langue, l’objection régionaliste en matière de cinéma, d’où le recours à un passé multiséculaire est exclu d’office, apparaîtrait vide de sens. Reste l’autre identité culturelle de substitution, dite européenne [...]


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Extrait de l'article "CINÉMA ET IDENTITÉ" de Michel Mourlet, paru dans Krisis n°40 : Identité ?

Michel Mourlet, écrivain, journaliste, théoricien du cinéma, ancien Directeur de Présence du cinéma 1961-1966), auteur de L’Écran éblouissant. Voyages en cinéphilie 1958-2010 (Presses Universitaires de France, 2011) et Français, mon beau souci (France Univers, 2009).










Et retrouvez aussi sur Krisis Diffusion Une vie en liberté de Michel Mourlet !





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Plaidoyer pour le dialogue : Réponse à Eric Fassin






Après la sortie du numéro de Krisis intitulé «Sexe(s)/Genre(s)s?», Eric Fassin a réagi avec une série de tweets réprobateurs et indignés. Le sociologue français, professeur à Paris 8, spécialiste des questions raciales et sexuelles, a déclaré sur un ton sarcastique: «"Krisis n’est ni de droite, ni de gauche." La preuve? La revue d’Alain de Benoist publie le marxiste Maurice Godelier… Publier Maurice Godelier permet à la revue Krisis d’aller jusqu’à affirmer que "l’intelligence n’a pas de couleur politique".»

Soyons clair, Eric Fassin n’incrimine pas ici le contenu du texte de Godelier. Il reproche simplement à l’auteur (qui compte certainement parmi les plus grands anthropologues mondiaux aujourd’hui) d’apporter une sorte de caution morale à la revue Krisis en apparaissant à son sommaire. Fassin aurait pu préciser que Godelier rejoignait ainsi une liste assez longue d’auteurs prestigieux de tous les bords: Michel Maffesoli, Jacques Julliard, Boris Cyrulnik, André Comte-Sponville, Régis Debray, Raphaël Liogier, Jean-Luc Mélenchon, Alain Bauer, Emile Poulat, etc.

La critique de Fassin n’a en elle-même aucun sens. D’abord, Krisis n’est pas une revue doctrinale, mais une revue de débats. Certes, on ne parle jamais de nulle part; chaque numéro tend dans une direction ou une autre, ne serait-ce que par les choix éditoriaux, de sorte qu’un «fil rouge» se dégage aux yeux du lecteur. Mais la revue ne propose jamais un point de vue monolithique; elle fait plutôt appel à un panel d’auteurs aux approches contradictoires. Il y a quelques années, Krisis avait consacré un numéro à la sexualité, sur un ton libertin dénué de toute pudibonderie: Christine Boutin apportait-elle une caution morale au numéro en acceptant d’y participer? Elle apparaissait de toute évidence comme une contradictrice dans un dossier qui portait un regard fort peu catholique sur la chair et le sexe…

En outre, Krisis n’est pas une revue politique. Si elle n’est «ni de droite ni de gauche», c’est aussi tout simplement qu’elle n’a pas vocation à se positionner sur un axe qui ne la concerne pas. Les numéros portant sur des thèmes strictement politiques sont rares, et maintiennent le principe de la contradiction et du pluralisme des idées. La revue ne se donne pas pour but de défendre une cause ou un parti, mais de réfléchir et de dialoguer. L’immense diversité d’opinions de ses collaborateurs en témoigne. En interne, ses responsables éditoriaux sont eux-mêmes loin d’avoir toujours les mêmes idées. Cela ne les empêche pas de travailler ensemble, puisqu’ils ont le même objectif: penser.

Ce que Fassin trouve au fond inacceptable, c’est que la revue s’inscrive dans un esprit de dialogue. Krisis le revendique et en fait son principe fondateur: la revue croit aux vertus de l’échange. Mieux vaut lire un auteur, le comprendre et s’enrichir de sa pensée (même si on en désapprouve l’orientation) que de le réduire au silence. Nous vivons aujourd’hui dans une société clivée, où les gens n’arrivent même plus à se parler: ils se lancent des anathèmes! L’exclusion est de tous les bords, à gauche comme à droite. Chacun ne pense qu’en fréquentant sa propre chapelle, dans un perpétuel entre-soi. Eric Fassin a-t-il seulement lu le moindre numéro de Krisis? Sait-il de quoi il parle lorsqu’il vilipende la revue? A-t-il peur d’être contaminé par une publication nauséabonde et dangereuse, où il trouverait en effet une incorrigible curiosité intellectuelle, couplée à un insupportable goût pour la contradiction?

Le plus étrange, dans toute cette polémique, demeure que les idées exprimées par Maurice Godelier à travers son article s’inscrivent tout à fait dans l’esprit général du numéro. Lui-même ne partage certainement pas l’opinion de tous les autres auteurs du dossier, qui ont souvent leur propre point de vue; le jugement intérieur de Godelier sur Krisis est peut-être même en outre défavorable ou indifférent. Mais un lecteur honnête ne peut pas refermer le numéro en se disant que ce brillant anthropologue y jouait le rôle d’un simple contradicteur, voire plus injurieusement d’un épouvantail ou d’un faire-valoir, au milieu d’intervenants qui lui auraient été hostiles. C’est même sans doute exactement l’inverse! Les idées remarquables de Maurice Godelier méritent incontestablement d’être lues et méditées.

Il est difficile de comprendre pourquoi une revue promouvrait des idées qu’elle exècre en réalité. Krisis existe depuis près de trente ans. Lorsqu’elle publie un auteur, ce n’est pas pour en tirer une caution morale, ou une respectabilité dont elle se moque, mais parce qu’elle croit à la valeur des idées exprimées (ou tout du moins parfois parce qu’elle trouve nécessaire de s’y confronter en bonne intelligence).

Notre pays traverse une crise sociétale qui reste sans précédent à l’époque moderne; et l’atmosphère ambiante n’a plus été aussi tendue depuis des décennies. Nous devons réapprendre à dialoguer, et aussi à penser. C’est une chose qu’on doit faire à plusieurs. L’heure n’est pas au renforcement de ce qui clive et de ce qui oppose, mais à la recherche d’une nouvelle communauté d’horizon, dans le respect des singularités de chacun. A son modeste niveau, Krisis espère y contribuer.


Thibault Isabel,
Rédacteur en chef de Krisis



 Krisis 41 sexes / Genres en vente sur Krisis Diffusion